
Il est difficile de tenir un texte concis, les propos que l’on veut y mettre en appellent inéluctablement d’autres et des échos divers qui tiennent à se développer. On doit garder pour soi certains développements possibles, les tentations d’essais pour ne faire qu’inviter à pousser par soi même. C’est sans parler du rythme et de ce que l’enchaînement des phrases, à proprement parler la littérature, exige. A vrais dire pour maintenir les coudées amples, plus que 1800 signes il en faudrait le double !
Parfois je pense qu’il faudrait raconter comme en un voyage une histoire en égrenant des signes. Pourtant cet espace étroit est un sacré terrain, on y a peu de place pour redire ce que l’on sait comme les feuilles de presse ou les annonces répètent les mêmes périphrases pour aboutir aux mêmes vérités, aux mêmes vues. En quelques 1800 signes chaque mot est choisi dans une boucle dense. Il est là pour au moins trois raisons : sa sonorité, sa longueur et son sens. Comme les phrases à la fin ne sont plus modifiables sans qu’on modifie le sens, qu’on affecte l’harmonie, le texte se tient sur lui même. C’est comme faire un tableau (Cézanne). Une courte page se compare au regard circulaire qu’ont les gens qui passent un seuil, en un geste bref il tâte l’atmosphère, enregistre les reliefs et même distingue l’hôte. Cette contrainte presque oulipienne (si on ajoute le fait de choisir dans l’actualité (nationale) en se distinguant si possible des échos de presse et en variant les styles et les provenances) appelle une ingéniosité renouvelée pour habiter l’espace du texte sans mécanique et procédés. On peut décrire une boucle comme font les pêcheurs au filet et partir de loin pour cerner son thème avant de resserrer le sujet. L’image du pêcheur à la mouche aussi peut être adéquate quand il fait de grands et amples gestes sur une vaste surface pour ferrer bien au centre le beau spécimen. Ainsi, le particulier d’une exposition, d’une œuvre ou d’un artiste sera situé dans un contexte, dans une famille d’idées, dans un cercle, enfin dans une histoire. Peut-être même on éclairera par des choses lointaines, à priori étrangères et on aura toutes les chances d’y poser un regard neuf. Il faut avouer aussi quelque malice parfois à évoquer un livre que personne n’évoque. Comme une contrainte supplémentaire vouloir apporter à chaque fois un livre différent d’une bibliothèque idéale. Pourquoi citer toujours Deleuze et Guattari, Lyotard, Foucault, Barthes ? Kant ! J’ai le phantasme d’écrire un texte où il ne sera pas question du sujet sinon dans le titre mais qui sera une lunette montée exprès et pour voir par soi-même. On ressentira les choses, en aura des idées et des intuitions plutôt que de se voir expliqué comment il faut penser, comprendre ou aimer. Puis il sera question du rythme, du montage. On sait comme la forme n’est pas dissociée du sens de sorte qu’il n’y a qu’une manière de dire exactement une chose. Si l’on peut au passage casser la vieille habitude du sujet/verbe/adjectif/complément. J’avais un professeur d’architecture au fort accent italien, il pouvait commencer une phrase : Est une chose éminemment postmoderne etc. Avec un « est » sonore qui claquait sur le « t ». C’est assurément autre chose que de développer une pensée par un verbe planté comme un clou. L’expressivité est contigüe au sens.
Précisément pour évoquer une vidéo qui enchaîne des images, de courtes scènes jusqu’à un certain vertige, des vues de parapluies dans la foule, d’un manège, je voulais que le texte transmette un peu cette impression.
Des phrases tenues avec quelques incises puis succession de virgules dans une phrase qui se porte, qui s’étire. En fait il s’agit souvent de recréer dans le texte, par le texte, le rapport avec l’œuvre, les impressions et les questions qu’une exposition suscite. Suspendre un peu la gravité, susciter un envol. Ainsi du texte sur S. D. M. dont la forme emprunte à la forme du film. Je pense comme
Baudelaire que la meilleure critique est celle passionnée et poétique et aussi celle qui ouvre le plus large horizon. Et en si peu de lignes pourquoi j’aurai ajouté que la projection sur deux écrans ne semble pas judicieuse, un peu artificielle, du moins qu’elle s’explique mal. Ça aurait pris trop de place, n’aurait rien apporté. Une exposition est souvent prétexte à aborder des idées ou des formes, on peut choisir de n’en prendre que le meilleur, que ce qui peut nous servir. L’artiste est l’œuvre ne sont que l’éclat particulier de choses qui les surpassent, de questionnements vastes et transversaux. Ils sont anecdotiques. Et si j’avais eu plus de place j’aurais parlé aussi de cette autre vidéo pour un plan de celle-ci, un travelling à travers une vitre en voiture et comme à ce moment c’était du cinéma. Pas pour décrire ni pour expliquer, ni pour attester de ce que disait le dossier de presse.
Quand j’ai voulu parler de l’œuvre de H. a K., le contact était autre, il fallait une autre forme. Contrairement à ceux que l’on connaît et dont il ne sert à rien de copier le CV, elle se donnait comme un spectre dont il fallait remonter le parcours pour situer mieux ce que l’on pouvait voir. En l’occurrence l’histoire d’une femme qui vécu en suède à la césure des siècles. Cela peut paraître frustrant puisqu’on abouti plus ou moins à une introduction mais c’est aussi une invitation, comme une mise en bouche. Il ne s’agit jamais de dire tout ce que l’on sait, tout ce que l’on a appris. Et puis quand un artiste n’est plus et qu’on ne le connaît pas, la première chose est de le faire un peu renaître, d’en donner un contour. En fait j’ai voulu raconter une histoire, raconter une vie et constater comme même avec cette distance qu’un texte synthétique impose, comme un aplomb au dessus d’un trajet, on distingue des éclats étonnants.
On constate comme on voudrait en connaître un peu plus.
Je joins donc ces deux textes en guise d’immédiats. Et en ces quelques lignes il sera question de littérature américaine (précisément poésie moderniste), de cinéma, de montage, d’images prégnantes et de toutes sortes d’images, par Friedrich un peu du romantisme allemand c’est-à-dire de panthéisme, et aussi de Montaigne l’humaniste, de Suède, de spiritisme, de mystique et de géométrie, naturellement alors de Valéry et de Mallarmé, de Lesage de Anne Kunz, des théories sur la couleur de Goethe et de Chevreul, de Kupka et de Kandinsky (instaurant le conflit sur la paternité de l’abstraction c’était clin d’œil obligé), enfin de hippies et de théosophie.
jeremy
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