En fait je passe deux heures comme ça sur ma chaise à regarder les tableaux, les défaire mentalement et essayer des choses. Ça me bouffe les yeux, me fout des mots de crâne : faut voir l’effort que c’est essayer de faire venir une image. L’esprit qui part, qui lutte pour se saisir, le vol d’une mouche qui cogne à la vitre vingt fois de suite. Il y a un grand nombre de possibilités, il y a le grand vite de l’image projetée dans le ciel, rien pour départager, pour retenir. De l’arbitraire, mais tout en sachant qu’une mauvaise option vous emmène vers des jours de galère et souvent buter enfin sur une impasse. Ça fiche une sorte de vertige, tout se défait, tout devient relatif à une manière de regard. On se sait plus bien où se situe la réalité. Et puis sans savoir quel type de tableau on veut faire ; déjà ce qui est là, ce que la toile impose, et puis quoi ? A chercher des solutions pour une partie qui s’embourbe, et comment conserver les parties qui tiennent, accorder la pâte présente à l’inconnu. On a des références, des choses qu’on peut nommer : un peu à la manière d’untel, comme un grand pan continu ou fortement charpenté, contrasté ou fait de nuances. Tout en masses. Feuilleter des bouquins : comment ils s’y sont pris, et trouver chez l’un ou l’autre de quoi infléchir une sensibilité. Bonnard disant à Matisse apprécier son esprit « nettoyé de toute vieille convention esthétique ». Tenter, mélanger des choses, effacer, repasser et parfois quelque chose advient qui permet d’envisager enfin le tableau comme on envisagerait une personne, quelque chose d’indiscutable. En perdre pas mal en route, des tableaux.
Bonnard qui indiquait dans certaines de ses toiles le bord du cadre d’un miroir, comme il nous est possible aujourd’hui d’indiquer le bord de l’intérieur du toit d’une automobile. Dans ce cas, le rapport à la photographie devient une évidence, même si elle ne se charge pas de rendre compte servilement de la « réalité ».
du cinéma dans Bonnard!
Des mots de crâne ou des maux de crâne ?
MCML
…mais c’est justement pour se défaire des mots de crâne (idées) que le peintre préfère plutôt l’emploi des couleurs. 🙂