
Dans des carnets, des tentatives de textes qui trainent et tardent à trouver forme, c’est à dire à être. C’est comme une musique et souvent il y a diverses versions, diverses manières d’aborder et que ces pistes mises ensemble c’est comme une diffraction du problème. Amusant de remarquer comme c’est la phrase précédente qui à motivée celle d’après et presque malgré soi. On ne sait pas comment on va conclure puisqu’on ne sait pas ce qui se dira. A chaque fois une petite aventure où tout est remis en jeu. En sautant les étapes et les bribes avortées, deux versions d’un même texte:
Version 1:
Mettez la tête sous les étoiles: l’univers est un vaste champ d’événements lumineux que nous ne pouvons nous empêcher d’unir par des lignes, et de nommer, traçant des figures romantiques, cavalcades d’animaux mythiques, chimères, ustensiles et divinités en nombre qui s’introduisent alors dans le spectacle avec des manières de contes. A vrai dire, nous faisons du monde un ensemble de signes, d’images que nous lions entre elles pour qu’elles disent des histoires, pour qu’elles nous disent à nous même dans notre environnement. Ainsi emmêlé, toujours le monde se donne à nous comme une énigme familière semblant tout à la fois vouloir se dire et demeurant pourtant infiniment et comme malicieusement opaque, fait de signes magnifiques*, d’images. Et ceci ressemble en miroir à ce que nous trouvons dedans nous même de vague et de prodigieux, nous qui du monde sommes à la fois proches et lointains, « notre âme nue sous les étoiles ».
Vrai qu’au départ le jardin, la répartition harmonieuse d’inventions naturelles autour d’une élancée vers l’infini, avec la grotte et les cristaux, c’était image de l’univers. Comme les cartes du ciel, le tableau de Mendeleïev et généralement tous les mots posés sur les choses: pour un esprit positiviste le monde est une formule recelant ça et là quelques inconnues encore. L’exposition qui se tient actuellement à l’Espace d’Art Concret articule judicieusement ceci à d’autres manières plus tactiles, une empathie naturelle, un retour aux sensations, à la matière. Une attitude contemporaine que Catherine Grenier à théorisée sous l’idée d’une connaissance pathétique et qui coure à travers une histoire de l’art qui, considérée comme pensée de notre rapport au monde, s’impose alors non pas comme image symbolique de la condition humaine mais comme langage.
*le cinéaste portugais Manoel de Oliveira disait aimer en général au cinéma cette « saturation de signes magnifiques qui baignent dans la lumière de leur absence d’explication « , formule qui avait plu à Jean-Luc Godard au point qu’il l’avait reprise dans For Ever Mozart en 1996.
Version 2:
Le temps n’y fait rien, l’homme n’a que de vieux problème. Antiques et insolvables, cinq ou six mots véritablement, aussi essentiels que vagues : la mort, le désir, l’étrangeté fascinante d’être au monde… Sans cesse on y revient et sans cesse on y bute. L’artiste seul à compris, dit Nietzsche, parce qu’ayant renoncé à dicter des vérités, il ne fait continuellement que proposer des vues. Et les propositions de chacun se nuancent, se complètent ou s’opposent. Attachées d’avantage à la tournure, à la forme, qu’à la démonstration, elles dessinent de proche en proche, et par le jeu du langage en quelque sorte, l’appareil de plus en plus subtile et délicat de la sensibilité. D’une certaine manière, la complexité du monde, les nuances qu’il recèle et la nudité qui est la notre jetés là à l’aplomb des étoiles suggèrent en nous multitude d’approches. Multitude d’approches qui fait l’effet de déplier le monde. Cela part des jardins en lesquels on projette l’idée que l’on se fait de lui et par la contemplations desquels on détermine – d’abord au centre – la place qu’on y trouve, jusqu’à l’espace ouvert du cosmos où la conscience se perd un peu et s’extrapole elle-même.
L’exposition actuelle de l’Espace d’Art Concret ouvre une investigation artistique qui embrasse une diversité de voies, de la plus matérielle attention, aux rêveries les plus spéculatives. Emergent nettement dans le parcours des salles une façon rationnelle qui passe par l’observation et la représentation, et une voie plus mystique, une sympathie spéciale qui convoque l’empathie. Mais les catégories mentent et les gestes les plus simples sont riches et portent loin. L’homme est au monde par tous les moyens. Vivant le monde il s’exprime, s’exprimant il vit le monde. La complexité infinie des choses se retourne comme un gant.
Photo: Hubert Duprat, Les bêtes, 1992-1999. (c) EAC/estelle épinette
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