Ça peut être comme une manière de mettre à distance pour mieux voir, de se séparer de soi pour enfin « se percevoir simple, infiniment, sur la terre », un peu comme l’écrivait Mallarmé dans l’après midi d’un Faune, alors que « tonne, peu loin, le canon de l’actualité ». Il y a un peu de ça dans chacun des portraits que Rembrandt traça de lui-même : cette manière de s’isoler, de se dresser face à soi, l’œil intransigeant, et quelque chose d’une dérision nécessaire à qui s’observe. Dans ce « soi à distance », tel dans un miroir ou sur une photographie, nous constatons soudain comme une part de nous même nous échappe : derrière la familiarité se cache un insondable étranger, peut-être cette part du monde que l’on port en soi comme une opacité au fond. Peut-être ce que Pascal Quignard appelle l’origine, cette première image qui nous manque. Il y a l’inépuisable formule de Rimbaud : je est un autre. Entre être social et être intérieur, moi et soi, observant et observé, toujours une part de nous est autre, on ne s’y reconnait pas. Ou peut-être, le curieux justement est de nous y reconnaitre malgré tout, mais dans une part que nous ne nous connaissons pas. Quelque chose qui quotidiennement, dans l’usage ordinaire que nous faisons de nous même, nous accompagne et nous échappe. Charles Juliet écrit : « Si souvent, nous avons ce sentiment d’être en complet décalage par rapport à ce que nous énonçons ». Revenons : dans la confusion qu’est le monde, le geste premier est d’extraire. Porter à une distance raisonnable, comme à bout de bras son image, se soumettre à l’appréciation.
Duane Hanson réalise des sculptures mettant en scène des doubles (à proprement parler : il opère par moulage). « Mes images ne sont pas plus que ce que vous voyez dans la vie réelle. Le monde est tellement remarquable, inouï, surprenant, qu’il n’est nul besoin de forcer le trait. » Des doubles détachés du fond qui les continue, posés devant les murs neutre des salles de musées ou d’autres lieux d’exposition. Ce faisant, il fait comme de tendre un miroir où nous nous découvrons, dégagés de tout mouvement, un peu nettoyés de la confusion de nos remuements. Nous nous voyons ordinaires, moroses, égarés, comme absents à nous-mêmes. Des silhouettes perdues : ménagère errant au-delà de tout supermarché, touristes sans le décor, tracteur sans plus de pelouse à parfaire, êtres dont nous sommes, résignés dans leur solitude, poursuivant des songes dans des gestes devenus mécaniques. Ses sculptures donnent à percevoir des vies quotidiennes prisent dans l’illusion ordinaire de la réussite sociale, de l’american way of life, d’une promesse d’un peu plus de confort, de tranquillité et de plaisirs. Silhouettes vaines et émouvantes dont le désarroi nous parle singulièrement.
l’exposition Illusions perdues à la galerie Perrotin.
l’exposition Le rêves américain à la Vilette.

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