On a souvent fait le parallèle entre l’image photographique et l’empreinte, décrivant la première comme une impression mécanique lumineuse enregistrant l’apparence visuelle d’un sujet quand la seconde procède par contact et volumes. L’une comme l’autre ne produitsen d’ailleurs qu’un négatif qu’il faudra ensuite faire parler.
On a dit aussi que cette façon négative de la photographie contribuait, avec l’arrachement au temps et au mouvement, au sentiment de nostalgie qui l’imprègne souvent : l’image parle fatalement de quelque chose qui n’est plus dont elle perpétue le souvenir en se plaçant au devant, dont elle ravive paradoxalement l’absence.
Il y a un peu de ça en effet dans le travail d’Etienne Bossut présenté en ce moment à la galerie Valentin. Cette carcasse de Volkswagen déposée comme une coquille ou un cadavre d’insecte, criblée d’impacts, renvoie immanquablement à ces restes qui rouillent, abattis agricoles et épaves démantelées cernés d’herbes hautes et de ronces dans lesquels on se fait des cabanes, s’imagine des drames au début et sur lesquels s’acharnent plus tard nos premières carabines et nos premières humeurs. En place de la galerie on imagine bientôt la zone : une friche entre celle illustrée par Sempé dans le Petit Nicolas et le Stalker mystique de Tarkowski. Sauf qu’en fait de carcasse, il ne s’agit que de la réplique moulée par l’artiste en résine colorée : la photographie tridimensionnelle pourrait-on dire, le tableau, qui, absentant la réalité métallique, la renvoie au fantasme, à l’imaginaire de chacun. Toujours, les images supportent leur fiction.
Il en est de même des chaises de jardin que l’on identifie alors comme les moulages, les images, de celles que l’on voit en souvenir au fond de nos jardins d’été ou devant la baraque à frites de la plage. Celle que l’on a aperçue un matin plantée dans la vase au fond du vieux port et qui nous a rappelé le Rimbaud du salon au fond d’un lac, celles dont la carcasse brisée émergeait d’un tas d’encombrants. L’idée nous vient que celle que nous voyons là est peut-être l’image anachronique d’une qui n’est plus. Son fantôme fidèle, quelque part. C’est là le paradoxe : la réplique manuelle de ces objets phares de la production industrielle standardisée (la chaise est très probablement un « best seller » dans le domaine, tout comme la VW « coccinelle » renvoie au projet hitlérien de voir grouiller le peuple dans cette voiture pour tous aux vagues airs de cloporte) réveille ce rapport affectif que nous entretenons avec les objets qui accompagnent chacun des moments de nos vies. On parlera un jour d’une civilisation polyester comme l’on parle de l’âge de bronze ; les sculptures d’Etienne Bossut en figurent à peu près le masque mortuaire.
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