D’abord, le tableau est un objet frontal et délimité, un plan autonome qui, inscrit dans un espace, engage une expérience physique (on dira qu’il est une forme anthropologique entrainant une certaine posture du corps) amenant le spectateur à définir sa situation dans l’espace. Ainsi de son format, de ses proportions, de son placement, de sa matérialité, de sa forme et de son échelle. Mais ce qui le distingue de la plus part des objets, c’est l’espace particulier qu’il suggère en dedans de lui-même, le lieu fictif qu’il représente (tableau figuratif) ou présente (tableau non figuratif) et qui fait de lui un événement. Dans cette coexistence de l’expérience ordinaire de son corps dans un espace (expérience dans laquelle l’individu est toujours renvoyé à lui-même et à sa position dans le monde) et l’appel d’un imaginaire, d’un monde autre sur lequel il s’ouvre, le tableau s’impose comme l’objet d’un décollement de l’expérience.

Le tableau est avant tout une convention. D’abord comme objet et ensuite dans toutes ses composantes.
L’expérience physique est importante : il suffit d’avoir en mémoire ce qu’en disait Mark Rothko.
Quant à «l’espace particulier qu’il suggère en dedans de lui-même», c’est tout à fait vrai. Le tableau d’une certaine manière est fait pour ça. On est dans l’illusionnisme (assumé, revendiqué ou non). Mais il faut impérativement que le spectateur ne le reste pas. Il faut que le regardeur -« à la Duchamp »-, celui qui prend une part active à la construction de l’œuvre, ait le désir de participer à cette expérience.
Et le tableau, bien évidemment, est aussi (et surtout dans le meilleur des cas) une forme d’expérience.
Tableau : fragment d’un territoire découvert (à découvert), parcelle d’un champ rendu visible,
où s’agglomère, se déposent, se cristallisent et se défont, les traces.
Strates enfouies des hésitations et autres balbutiement, hoquets, dérapages…
Surface de contact qui enregistre et conserve, la mémoire de toutes les approches.
Arpenter, mesurer, limiter, déborder, sonder : appréhender le format, chercher la bonne distance. Dedans à distance de soi, puis dedans débordé.
Plan miroir sur lequel se penche, devant lequel se tient, le plongeur.
Toile, planche, carton… : tendu, résistant, souple ou fragile espace illusoire de tremblements. Couvrir, maculer, caresser, frotter, essuyer, fendre, plier : déplacer, en une infinité de gestes – maintes fois renouvelés -, les expériences de ces rencontres, de ces états.
Dedans tourné vers le dehors.
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