Façon de se tenir là

Le 5 je loue le camion à 8h00, part avec Julie rejoindre Yann à l’atelier pour charger les 16 toiles. Accrocher à la galerie l’horizon qui sur trois cotés dessine une séquence. Dans laquelle on entre pour ne plus vraiment en sortir parce que s’y joue un réel que l’image ne peut épuiser, et que de son coté, l’image s’impose dans sa complexité comme une chose dont on en fini pas. Sur l’étendue ou devant l’image,

Il y a d’être ici ce qui nous sera toujours impossible de savoir.

Le 6, rdv 10h00 sélectionner les papiers pour la seconde exposition. Je déshabille les murs de l’atelier qui se vide. A la galerie, les rouleaux rejoignent (…). Le grand format encadré arrive dans l’après midi. Enthousiasme. Le soir vernissage de l’expo à St Germain. Beaucoup de monde, arraché constamment d’une personne à l’autre, recueillir les impressions, répondre aux curiosités. Pour la première fois, je crois, je trouve cela agréable, le plus simplement du monde, parce que dégagé de quelque chose qui engageait des justifications, déplaçais la discussion. Peut être la première fois que le travail se donne à voir franchement dans son ensemble (ou l’ensemble qu’il esquisse) et ce, pour une foule qui le prend comme tel.

Le 8 (jeudi), rdv 10h15 à la galerie pour le montage de l’expo « papiers d’atelier ». L’encadrement reçu me plait. Ce que je vais pouvoir réaliser m’excite. Les papiers investissent le mur comme à l’atelier ils s’accumulaient en se chevauchant. Je colle la caisse qui accueillera les 8 grands rouleaux. Les papiers au mur s’affranchissent de la planéité de rigueur pour aborder hirsutes, agrafés sauvages l’espace de la galerie, les rouleaux à proximité continuent cette expansion. C’est un environnement que je voulais pour faire entrer l’atelier en galerie. Le soir, escalade, pour l’existence du corps.

Vendredi, vernissage à Valenciennes. Je m’y rend découvrir la ville et les lieux qui m’accueilleront pour les 3 mois à venir. Beaucoup de brique effectivement. Mon futur logement, quelque chose de monacal dans la simplicité du matériel : un lit (un sommier sur pieds), une plaque, un petit frigo, de la vaisselle, une étagère, un poste radio impossible à dater, pas de four ni de connexion internet. A l’étage un bureau fait d’une planche sur deux tréteaux. On me conseille d’apporter une lampe de chevet. Retour à Paris par le train du soir. Je fini Williams.

Samedi, travail toute la journée au salon de l’agriculture. Fatigue du soir après le tumulte et les lampes, ouvrir une boite de maïs, de soja, mélanger. Un œuf dur. Garder la moitié pour le lendemain midi. Dimanche journée aussi. Démontage le soir plus rapide que prévu, retour at home vers 23h00.

Mardi, levé tôt pour le train, arpenter le périmètre du lac d’Annecy, profiter du soleil et de l’herbe. Je lis la perspective de Comar et le journal d’un fantôme de De Crecy. Retour au soir.

Vendredi épreuve d’esthétique à la fac, je m’excuse au correcteur de rendre un travail qui ne témoigne que de mon incapacité à répondre au sujet. Je ne peux concevoir la pensée comme démonstration, chez moi il s’agit toujours d’exploration incertaine, effectivement sans plan préétabli. Tout bouge, tout est défendable car rien n’est absolu, je ne pourrais à la limite que des fragments qui se désintéressent de se contredire entre eux. L’exercice m’ennuie, sentiment d’asphyxie.

formes simples dont la tache a toujours été, plutot que d’exposer des théories plus ou moins convaincantes, de faire vivre une expérience, de dissiper le leurre, de réveiller. Dans ce sens, et seulement dans ce sens, le problème de la pensée est ici un problème poétique. Agamben

Manger sur le pouce. Je récupère dans le 12ème le diasec que je dois envoyer à TK en Suisse. Motard dans la pleine, un autre aspect de l’approche. Rdv à la galerie à St Germain, j’ai le temps de jeter un œil à ce que présentent à coté Lovenbruck et Vallois. Je file pour le vernissage des papiers à Boulogne. Du monde, comme la semaine dernière je prend plaisir à montrer ce travail en cours, en discuter. Les rouleaux comme à l’atelier sont sortis, déroulés sur demande, la foule encore produit une proximité vivante différente du face à face solitaire. Gilles Tiberghien est là, je suis heureux d’en discuter avec lui, de percevoir son intérêt, de partager avec lui mon inaptitude à discriminer les concepts, Deleuze en main quand à coté Paterson me bouleverse et Cummings m’enchante. Moi qui ait lu ses livres je suis secrètement curieux de ce qu’il pourrait écrire de mon travail, de ce qui pourrait se révéler à moi par sa vue ou pourrait accompagner mon projet en investissant un aspect dont je suis incapable de prendre la charge. C’est aussi pour ça que j’aimerai faire ce livre avec François Bon : que par lui se révèle un aspect qui se mêlerait au fil des pages aux quelques images qui, de ma part, tentent à leur manière de questionner ce sentiment de présence. L’image se caractérise en fait de n’être pas toute, lambeau de précaires instants, impressions fugitives pourtant durables en nous mais à peu près sans forme, nécessairement lacunaire, et l’accompagnement de l’écrit peut y ajouter. Quelque chose du montage. Vers une étendue jamai scouverte, traveling sans sujet, forme qui se pense. Parce que sans doute la chose ne se voit pas dans le fragment mais apparait dans leur multiplication, leurs croisements comme une hantise généralisée, forme qui pense.

Le soir on parle un peu entre Assaf et Martin Bruneau. Yann et Nicole à coté sont absent comme proche de l’échéance, Yann surtout. Sortir de l’école prend valeur d’engagement. Ça coince dans le passage.

Samedi journée à la galerie Crous, inventaire avant démontage. Sans doute plusieurs centaines de personnes passées. Quelques acquisitions envisagées, mais sait-on ? 4 catalogues vendus. Invitations dévalisées, dossiers de presse idem. Décrochage. Dimanche j’accompagne mes parents de passage à la gare, rdv avec Assaf pour son rapport de stage, ses derniers boulots réalisés là-bas. Sa rupture sentimentale l’a manifestement mûri dans son travail. J’aime Samson, envie d’écrire ce qu’il m’en a dit, simplement. Je me dis parfois que sans drame je n’atteindrais jamais rien. Seulement se cacher derrière des capacités de langage. L’atelier est vide, je n’ai pas eu le temps d’y travailler.

Lundi matin location camion, retour des toiles à l’atelier.

Mardi, quelques galeries avec Charlotte et Yann. Le travail de Mathilde Rosier –réserve de forces hostiles– sur lequel j’aimerai écrire pour la revue. Escalade.

Mercredi fac, partage de données, anglais. Je reçois par la poste un t-schirt imprimé, taille enfant dont j’ignore la provenance si ce n’est Haute Saône où il ne me semble connaître personne.

J’ai depuis la veille je crois une sorte de blues, je comprend de cet endroit ceux dont le besoin de festivité appelle comme on se consume d’autres festivités en saturation. Comme on empli. Sans discontinuité. Aigrettes sur les tempes. Car cela creuse derrière la foule. et laisser la foule un instant s’écarter c’est faire l’expérience de ce vertige aspirant. Ces rêves d’entonnoir où on glisse.

Départ en train ce matin pour St-Etienne, un colloque sur François Bon. A la vitre, mon sentiment s’image. Je vérifie que les faits dépassent toujours le programme que l’on croyait voir se dessiner, l’aventure nous fait aller comme à l’envers fixant dans l’étrave le monde qui glisse, se révèle un instant tandis qu’il échappe et est remplacé déjà par une ponctuation qui s’absente. Un bâtiment surgit, spontané et déjà rétrospectif.

Image unique, irremplaçable, du passé qui s’évanouit avec chaque présent qui n’a pas su se reconnaître visé par elle. Dante.

Le réel n’est plus un objet mais un acte devant lequel tout les mots échouent, objet d’angoisse par excellence. Lieu de déchirement.

D’où ça vient déjà cette fascination pour les immeubles dans le paysage ? Pourquoi ça continue ? ça continue par moi, ou indépendamment ? Par habitude, par principe, par nécessité ? ça va vers où ?

L’exposition, aussi violente (vider l’atelier en deux lieux) ne prend elle pas valeur de récapitulation ? et comment survivre sans se perdre à cette halte imposée ? Et ces nouvelles photos capturées à Valenciennes, à Annecy.

Que l’on attende de moi à chaque résidence que je questionne les lieux de mon atterrissage alors qu’hébété par les ruptures de ces déplacements brutaux j’ai perdu ce qui sous un programme n’étais qu’affinités électives, conséquences sensibles. Prendre la route n’est-ce pas ce que l’on est déjà en train de faire? Mais n’a que peu à voir avec le chemin qui sepente, à la terre foulée des grandes migrations, pour faire promesse à l’horizon après des valons qui recèlent dans leur mousses ou leurs pierres les jalons de nos aventures.

Tout ça parce qu’aussi le capes et l’agrégation ces prochains jours, que cela m’est impossible, que cela sera échec et toujours après ça l’angoisse de l’inconnu et de l’incertain.

J’ai abordé St-Etienne dans ces dispositions. Lu Plaidoyer pour l’infamie de Michel Thévoz.

La neige et l’humide sur le béton glauque en totale opposition avec ce que la lumière fait des volumes simples.

Le fait de chaux est attaché au gîte de l’homme depuis la naissance de l’humanité : on calcine des pierres, on broie, on étend de l’eau, on badigeonne, et les murs deviennent du blanc le plus pur : un blanc extraordinairement beau. Si la maison est toute blanche, le dessin des choses s’y détache sans transgression possible ; le volume des choses y apparaît nettement : la couleur des choses y est catégorique. Le blanc de chaux est absolu, tout s’y détache, s’y écrit absolument, noir sur blanc : c’est franc et loyal. Mettez-y des objets malpropres et de faux goût : tout saute aux yeux. C’est un peu les rayons X de la beauté. C’est une Cour d’Assises qui siège en permanence. C’est l’oeil de la vérité. Le blanc de chaux est extrêmement moral… Le lait de chaux est la richesse du pauvre et du riche, de tout le monde, comme le pain, le lait et l’eau sont la richesse de l’esclave et du roi. Le Corbusier.

Ecouté les interventions du colloque, Bon/Hopper. Géométrie de l’espace pictural comme espace scénique. J’aurai voulu dire comme le tableau est par nature soumis à la géométrie et que la perspective, symbolique selon Panofski, est le lieu de la commensurabilité du monde à l’homme. C’est aussi je crois manière de jouer avec des pans, comme ce petit pan de jaune dont parle Proust qui est à mon sens la manifestation la plus ultime du visuel qui remplace le lisible dont les décortiqueurs se régalent. Cette révélation heideggerienne du monde qui apparaît soudain comme invu, simplifié, essentialisé est au cœur de tout le travail de Hopper. C’est le redressement du monde comme un pan ( ce petit pan de jaune dans la peinture de Vermeer). Dans une franche géométrie qui s’oppose à l’informe.

Tout commence avec le geste de mettre à part, de rassembler, de muer ainsi en « documents » certains objets répartis autrement écrit Michel de Certeau. Mais l’archive n’est pas un stock dns lequel on puiserait à plaisir, elle est constemment un manque et même quelque fois l’impuissance de ne savoir qu’en faire. (Arlette Farge)

Impressions, fictions de paysage(s) arachées en part infimes qui par leur multiplication permettrait de se représenter (…)

lacunes perpétuellement questionnées, jamais comblées.

Et bien sûr parfois le tableau se construit creusé de l’intérieur car le monde est là et qu’il s’agit de déblayer ce qui est imagerie, cliché… Il y a transfiguration, comme le titre qui avait été donné à ma première expo galerie Leroy-terquem. La donation phénoménologique c’est comme soufler une cataracte, dégager dans une lumière spéciale des volumes écrasés. Et puis le monde, on arrive au milieu, il faut reconstituer. Comme le regard que l’on porte sur sa propre existence, il arrive au milieu et

Il semble que nous ne fassions que languir dans l’âge mûr pour dire les rêves de notre enfance, et ils s’évanouissent de notre mémoire avant que nous ayons pu apprendre leur langage. H.D. Thoreau. (journal)

Je pense aux livres de Bergounioux.

Rallié [St Etienne Bellev], j’ai conclu Bellevue, une des 4 gares de la ville. Ter 886983 à destination de Lyon Perrache qui desservira dans un profond silence les gares de Carnot – St Etienne Chx – St Chamond – Rive de Gier – Givors ville.

Lu Images malgré tout de Didi-Huberman.

Arrivée Paris gare de Lyon 23h00.

Demain, ce que j’en aurai fait – ou pas.

4 Commentaires

  1. Sylviane

    Un long et beau texte, plein d’intelligence et de sensibilité, qui évoque la fragilité, l’incertitude et le caractère inéluctable des destinées.

    Une photo qui n’est pas sans rappeler les tonalités de tes tableaux. Tes couleurs. Tes compositions.

  2. nicolas m

    Ce dont ne peut rendre compte le récit des journées passées, surtout lorsqu’il s’expose (mais ce qui est vrai ici du blog le serait aussi du journal intime), c’est l’impact de chaque moment vécu : sa plus ou moins forte rémanence sur les moments qui vont suivre.
    Si Dante écrit Vita Nova, c’est que Béatrice n’est plus. Mais, ce qui n’est encore dit (tout en en formant l’horizon), c’est qu’ils se retrouveront, dans ce Paradis qui n’est encore écrit.
    Quand un artiste fait défiler ses jours, à le lire, on pourrait oublier que quelque chose de tout cela (l’essentiel sans doute) se dépose et se retrouvera ailleurs, en lui, ou immobilisé sur la toile, à l’écart de la fuite.
    Je me suis rendu le 7 mars (jour de la Sainte Félicité, sauf erreur) au 11, rue des Beaux Arts. L’incidence de cette visite, sa très forte impression, a bien sûr été immédiatement perçue. Mais, ce qui saillit en pareille occasion, ce ne sont que des petits pans de l’œuvre : le rayonnement de la touche dans le landscape n°29 ; l’émeraude étale ou diffractée du n°31. S’en tenir là ? Non, bien sûr, il faut le recul, le temps ou le silence, pour qu’il y ait perspective, pour laisser le sens pleinement s’infuser : la lecture de Proust en est l’exemple type.
    C’est ainsi que les lendemains se font et qu’apparaissent d’eux mêmes, ainsi qu’on en trouve dans ta peinture, Jeremy, ces horizons intersticiels redéfinissant l’espace.
    Que peins-tu en ce moment ?
    N.

  3. Sylviane

    Rue des Beaux-Arts : n’est-ce pas la rue où est mort Oscar Wilde ?

  4. pop corn

    Merci pour ce long et beau commentaire. La suite (le travail récent) est en ce moment présenté galerie Isabelle Gounod (4, rue Fessart 92100 Boulogne-Billancourt). De ma part aussi laisser sédimenter.