Fatigue

Chaque année qui passe ajoute en couche évidente le poids comme récapitulé des fatigues. Je pense incidemment à cette vidéo de Laurent Grasso, nuage épais semblant nous poursuive à travers les rues comme une menace. Version horizontale et comme inversée de Sisyphe où il ne s’agirait plus de pousser inlassablement une charge mais de lui échapper sans cesse et sans repos. Je pense alors aux plus dures performances physiques de Vito Acconci dans les année 70, empêcher de fermer les yeux, empêcher de dormir. Pensées étranges, lassitude incongrue puisqu’elle m’écrase alors que je devrais être allégé par les réussites successives de deux résidences d’artistes, du concours du capes puis de l’agrégation, puis d’une troisième résidence, par ces multiples projets d’édition et d’expositions sérieuses cette année comme pour l’année qui vient. Puisque c’est bien ça que l’on cherche, ce après quoi l’on court avec passion. Assurément je pourrais mieux m’égayer si je n’étais pas si fatigué par l’épopée de deux ans qui aura porté ces fruits et par ce qui se profile sans doute plus dur encore pour l’année qui vient. De me démultiplier en étoile vers des projets multiples m’a laissé coquille vide. C’est vraiment se brûler que de toucher les choses par trop de surface à la fois. Ces trois derniers mois à cumuler résidence à Valenciennes, épreuves à Amiens puis à Bordeaux, 11 tableaux, 8 papiers, quelques sculptures, 4 articles, une soixantaine de textes comme écouter les bruits du monde. 30 livres. Et quand les résultats tombent, occupé à déménager, envisager ces blocs denses que j’accumule sur les jours à venir, constater l’encombrement serré des prochains moins, l’absence de parcelles de repos ou de respiration. Parce que chaque année semble nous mener vers pire, où le jeux dans les rouages se fait plus serré et la trace de votre empressement, de vos efforts, réclame en retour de vous un mouvement constant, sans sursis. Et si je voulais témoigner exactement de l’aventure que c’est d’être artiste, il me faut même succinctement évoquer cette fatigue là alors qu’une exigence vous pousse à garder vis à vis de votre travail la même implication énorme.

Laurent Grasso, Sans titre, 2003-2005. Vidéo couleur sonore support dvd. 3 minutes en boucle. visible lors de l’exposition Notre Histoire au Palais de Tokyo début 2006. Galerie Chez Valentin.

8 Commentaires

  1. Sylviane

    Quelle accumulation de lassitudes ! Y a-t-il encore de la joie dans ton approche de la vie d’artiste ? de ta vie d’artiste ? A te lire, on en douterait presque, si ton extrême passion pour ce drôle de métier ne te poussait sans cesse à en étirer les limites.

  2. Lyliana

    Pour être las, il suffit d’être longtemps dans la même situation; pour être fatigué, il faut agir (ce n’est pas moi qui ai inventé cette phrase, je ne sais plus qui)…la fatigue met tellement en rapport l’homme à son oeuvre, à son corps, au temps, à la mort; que je comprends son expérience, sa recherche (sans le vouloir consciemment) car elle accompagne une réalisation, résultat d’un manque qu’on a voulu combler par une boulimie d’activité.
    Je ne suis pas du tout artiste… 🙂 souvent fatiguée !!!

  3. pop corn

    bien sur cette excitation constante aux frottements du monde est toujours facteur de joie, ces réussites même le sont. Et au fond rien n’est à redire de l’art lui même, du mariage que l’on a contracté. Seulement le caractère aventureux du domaine fait que l’on jette des forces en tous sens pour gagner de quoi vivre, de quoi travailler (atelier, matériel) et de quoi montrer, donner ampleur. c’est déjà un épuisement. Mais on s’y retrouve.
    L’art n’est pas un simple délassement, il est exigent, c’est pousser le rocher de Sisyphe dix, vingt fois de suite pour le pousser mieux, puis mieux encore, et en connaissance de cause. Absorber l’effort pour en être infiniment conscient.
    boulimie il y a. et s’il y a réussite, c’est à dire pas seulement dérocher un contrat de temps en temps pour 10 courriers retour, si dans le cas qui est le miens actuellement vous vous retrouvez engagé simultanément dans 3 vies, votre volonté semble ne pas suffire à fournir l’énergie nécessaire à ce marathon.
    L’année de formation à l’enseignement est, dit-on, dure dans son cumul de cours en collège et lycée, de journées de formation pédagogique en iufm, d’inspections diverses rapports et mémoires à fournir. Il se peut que votre affectation soit située loin de votre domicile, voire dans une autre ville ce qui dessine un triangle de trajets pénibles. A cela s’ajoute deux résidences d’artistes théoriquement 6 et 2 mois à plein temps de travail créatif, mais aussi de médiation culturelle et interventions en milieu scolaire. J’y ajoute quelques piges, et quelques expositions, un livre. Toutes ces réussites dont je devrais m’enthousiasmer s’ajoutent subitement en couches lourdes qui vous laissent peu de mouvement. Et pourtant c’est bien le commun de la vie d’artiste : un boulot si possible dans le domaine de l’art qui permette un revenu régulier, des expositions, des résidences permettant de travailler avec soutien.

    Début septembre, affectation en établissement scolaire+iufm en région île de France ou Rhône alpes (se sera la surprise), début de résidence à Monluçon (Alier) 320km de Lyon ou 750km de Paris. Portes ouvertes d’atelier le 8 et 9. Biennale de Lyon Off (Docks Art Fair) où je dois accrocher 1 ou 2 toiles le 17. Installation à Aponia Villiers/Marne le 21. Sortie du livre entre septembre et octobre, flip book en novembre etc.
    Oui, j’en suis fatigué.

  4. stéphane

    quelle bonne fatigue

    mais il faut se reposer, primordial.
    ça marche tout ça et félicitation pour toutes ces réussites méritées.

    J’espère vite voir ce flip book

    en espérant te revoir autour d’une bière si ça te dit

    reposes toi un peu..

  5. nicolas m

    Sans doute le pressens-tu (ou y goûtes-tu déjà) : si elle ne désagrège celui qui en est la proie, la fatigue, lorsqu’elle est extrême, ouvre sur ce qui lui semble contraire : une ataraxie à en oublier son corps. Éreinté, accablé, moulu, le sujet qui a tout donné, et doit donner encore, n’est plus réduit qu’à lui même, en pure incandescence. Sans aucun sadisme, de la fatigue, j’en viendrais presque à t’en souhaiter encore un peu : tu me sembles si près de cet état limite où la charge, qui voudrait faire ployer, finit par nous porter. Pour y contribuer, dans l’espoir que ceci n’accuse ta lassitude, reçois ici toutes mes félicitations pour l’agreg : ceux qui, comme moi, te connaissent un peu, n’ont pas pensé une seule seconde que tu puisses ne pas y réussir. Très bon été. Nicolas

  6. Seidrik

    C’ est ma tournée…
    Qu’est ce tu prends Jérémy ?
    Une demie pression pour Stéphane,
    Un Indien pour bibi,
    Et ?
    Au plaisir d’une terrasse Parisienne.

  7. pop corn

    merci. on se sent toujours insuffisant et incapable, pour ça qu’on continue et s’acharne. mais la tête qui explose et ce qu’on manque, qui glisse trop rapidement à l’arrière de nos embardées comme on voit les paysages fuir à la fenêtre du train.

  8. Adrien

    j’adore cette vidéo de Laurent Grasso , qui résume aussi le sentiment dont tu nous fait part !… cela se passe de tout commentaire..