fragments

D’après une série de peintures de Sylvain Dubrunfaut

Nous vivons le monde deux fois : d’abord à la manière d’une innocente évidence, sans en prendre la mesure, occupés à faire, à être, tout entiers soumis à la passée du temps ; ensuite, par la représentation que nous nous en faisons, les images que nous lui arrachons, par lesquelles nous le retenons un instant dans sa course, l’amenant à nous furtivement, le posant comme réalité, le considérant, le pensant enfin. Curieuse chose que cette mémoire immédiate, attentive à construire le monde comme un rêveur construit au fur et à mesure le chemin sur lequel il s’avance et qui s’en vas, sitôt passé derrière l’épaule, rejoindre l’incertain.  On ne se souvient que peut de temps -quelques
secondes- des visages croisés dans la foule, de la perspective d’une rue, une fois passé outre. Le regard ne fait que s’y appuyer : on ne retient pas le sol sous ses pas.
On dit que l’on ne retient que ce que l’on reconnaît et qui s’accroche alors à nous d’aller rejoindre au dedans une expérience similaire. Qu’il s’en suit parfois une impression de déjà–vu, perception et mémoire s’accordant jusqu’à la confusion. Les pensées que l’on traine ne sont peut-être rien d’autre que les connexions plus ou moins conscientes et plus ou moins singulières par lesquelles on tresse le tissus du monde. Ce qui donne son volume à telle esquisse de geste, à telle posture, ce sont les milliers de corps croisés qui l’habitent, les innombrables chorégraphies véhiculées par les films, la télé, la presse, par nos souvenirs de scènes vécues. Ainsi, s’engouffre dans le moiré d’un pli notre connaissance entière des textiles. Remontent en nous les souvenirs tactiles, les frôlements.  Il y a dans chaque image que l’on lève pour soi, l’immensité invraisemblable de ce qu’on y associe. Chaque image extrait des mouvements du monde ce monde qui nous accompagne au dedans par le flux continu de la conscience.
C’est sans doute dans cette duplicité que s’enracine le fantastique social des images, leur pouvoir littéraire ; cette inquiétude qui fascina Mac Orlan et par laquelle elles échappent à leur ordinaire.
Chacun sait lire entre les lignes. C’est-à-dire que chacun sait découvrir un reflet de sa propre inquiétude derrière un rideau d’arbres, devant un carrefour, au coin d’une rue, derrière une porte mal fermée. Il y a des minutes où le monde s’arrête de respirer afin d’écouter. Le fantastique social n’est qu’une interprétation plus ou moins ingénieuse de cette image assez compliquée.
Les images de Sylvain Dubrunfaut marquent ces arrêts du regard, ces trajets dans lesquels l’œil comme un palpe fouille le monde. Gestes des mains, des matières se plissant, signes extraits comme autant de motifs, portraits aussi, dessinant le visage composite de l’adolescence.  Fragments mélancoliques d’arracher aux mouvements du monde des chorégraphies abstraites renvoyant au passé oublié de chacun, à cette existence transitoire à laquelle nous échappons sans cesse et cependant jamais tout à fait.

2 Commentaires

  1. la bacchante

    Remarquable regard porté sur le monde

  2. Mafalda

    « Ainsi, s’engouffre dans le moiré d’un pli notre connaissance entière des textiles. »
    Merci pour ce beau texte.