Georg Baselitz, retournements

La question se posait donc de savoir s’il était encore possible d’écrire un poème, si le vieux rapport au monde pouvait demeurer. Quelque chose en l’homme semblait avoir définitivement sombré, s’être écroulé au-dedans. Sentiment redoublé pour tout Allemand qui portait la culpabilité et la honte, stigmatisé d’avoir été à l’origine de cette catastrophe. En même temps que la beauté, c’est l’empathie calme de l’homme pour la nature, cette fusion primale et fondatrice qui se trouvait minée. La forêt dressée comme un seul homme, les grands mythes fondateurs de l’identité allemande prenaient un goût amer, corrompu, traître. A l’instar d’Adorno, un peintre pouvait énoncer ainsi la rupture : Comment peindre encore ? Et comment peindre encore un sujet ? C’est sur ce mélange de ruines et de doute, sur ce trauma et ces questions que la peinture de Baselitz s’enracine. Quelques quarante sept ans après sa première exposition à la galerie Werner&Katz, force est de constater que l’artiste se débat encore dans les tensions du sujet. La solution de Baselitz était, depuis 1969, de retourner la figure, et dans cette violence symbolique, les sujets « vidés » perdaient de leur autorité pour se soumettre à la réalité du tableau. Lorsqu’il se représente en bucheron,lorsqu’il peint la forêt ou l’arbre, Nietzsche, Hitler retournés, renversés, ou quelques autres figures identitaires et historiques, il opère une déconstruction des mythes par l’ironie, la dérision, en même temps qu’il rend violence à ceux qui sont à l’origine de celle qui lui est faite. La peinture de Baselitz est brutale, sans délicatesse, expéditive, d’une maladresse outrée, les figures se tiennent mal fermées sur elles-mêmes et les corps se présentent démantelés, disloqués – des pantins. Il y a une tension, une indétermination, le sujet contrarié se débat entre dissolution, effacement et hyper présence à la manière du refoulé qui, en psychanalyse, fait retour. Ces tourments, cette laideur mêlée de puissance brute, mais raffinée aussi parfois, cette indétermination et ces mouvements confus qui animent la peinture de Baselitz disent assez bien comme un peintre n’est pas celui qui peint facilement mais au contraire celui pour lequel la peinture se pose comme problème.

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