Gregor Schneider, süsser duft

Je connaissais Gregor Schneider par des livres où on voyait ces corps couchés à demi caché par des sacs poubelle dont ne dépassaient que les jambes. Et ces pantins tragiques, étouffés, avaient une façon de révéler paradoxalement tout le vide autour d’eux, cette grande quantité d’air qui entre les murs blancs faisait sentir un espace. Ils habitaient de leur raideur mortuaire l’espace indifférent du musée.
De fait Gregor Schneider développe un travail qui depuis des années se déploie à partir de sa propre maison dont il a reconstitué les pièces en un lieu inquiétant, claustophobique et labyrinthique, hermétique, comme une aliénation du foyer familial. C’est une assurément émouvante et inédite façon d’exposer l’espace. Ceci tout à coté de Perec et ses espèces d’espaces, de Hans Schabus ou de Rachel Whiteread, plus près de nous et plus ludique, les frères Chapuisat.
Je ne sais pas qu’il ait subi une de ces sévices historiques ou autre traumatisme infantile dont l’ombre accroche durablement et qui expliquerait la teneur tragique, cette obsession des chambres vides. On dit bien un seul être vous manque et tout est dépeuplé, nos névroses intimes recouvrent à nos yeux le monde de leurs teintes bizarres. On a des affections disproportionnées. Par ailleurs on a tous des souvenirs même inconscients qui font la physionomie de nos vies, déterminent intimement nos gestes. L’artiste n’est pas nécessairement psychotique, du moins c’est comme s’il s’en soignait. Quoi qu’il en soit Schneider a cette obsession.
A la maison rouge, il proposait une expérience des espaces cette fois toute abstraite puisqu’il ne s’agissait plus de sa propre maison mais plutôt de principes impersonnels comme la salle blanche, le frigo, la salle noire et aussi les espaces qui longent comme en dedans des murs pour nous mener aux pièces, ces façons de couloirs ; et ces dos du décors sont un espace en soi. Par endroit la diffusion d’un parfum que je n’ai pas senti. Une succession d’archétypes, d’espaces connotés qui pouvaient faire surgir l’idée accompagnée des sensations (et donc terriblement) d’épisodes dramatiques de l’histoire de l’homme, la torture, l’enfermement, comme possiblement aussi des histoires personnelles. Parait-il, les choses les plus tragiques resurgissaient mieux que sur un divan et le dedans des gens était sombre au fond de ces pièces là. J’ai entendu parler de Shoah, de résurgences d’angoisses, de phobies, de ce que l’on savait de la torture blanche, de la pression psychologiques de certains environnements. Et j’avoue avoir du mal à croire que ces sentiments n’aient pas été un peu poussés, extrapolés en quelque sorte et tout innocemment. C’est que je ne suis pas claustrophobe et j’ai eu d’autres expériences du vide et de la solitude qui surpassaient celle-ci. Dans l’espace restreint de la maison rouge, d’autant qu’il n’est pas utilisé en son entier, ce parcours là où je croyais devoir me perdre était à peu près linéaire et successif, pour moi peu inquiétant et trop bref. Pour moi encore, pas plus que de descendre à la cave chercher une bouteille ou au fond d’un parking sombre localiser sa voiture. Et encore, certaines caves et certains parkings sont de féconds et singuliers milieux et parfois comme extraits du monde ils vous rendent à vous-même, à votre dénuement. On m’avait tellement parlé en bien d’autres expositions davantage étendues en Allemagne, au musée d’art moderne où reconstruisant sa maison, l’espace avait un trouble intime. Peut-être fallait-il être plus conciliant, plus disposé, et enfin moins ambitieux par mes attentes. On a beau se croiser souvent, on ne se rencontre pas toujours nécessairement.

Gregor Schneider, süßer duft – à la maison rouge jusqu’ai 18 mai 2008.

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