Grenouillages

C’est un petit livre, pas bien plus qu’un cailloux qu’on distrait le temps d’un ricochet, une fantaisie qu’on échappe.

Un petit livre qui, visitant nos intérêts et nos fantasmes batraciens, invite aux Grenouillages -Qu’est-ce, les grenouillages ? Avec l’enfantine et érudite façon qu’on lui connaît, l’auteur remue un peu les greniers de nos chroniques à la rencontre d’indices à histoires, comme en quête de ce que l’on pourrait nommer approximativement l’auto fiction de ses congénères. Il convoque pêle-mêle Brisset, Goya et Lavater, rassemblés ici par cette aversion mêlée de curiosité, cette fascination parfois, qui cache mal un amour clandestin pour le visqueux et qui fait de la grenouille un animal discret mais persistant de nos mythologies. En vérité un mélange de ressemblances physiques et d’altérité néanmoins, une insistance mal définie. Comme dans les plaies d’Egypte qui en comptent la menace ou dans l’étrange Magnolia de Paul Thomas Anderson, la grenouille dans nos histoires tombe du ciel avec une gratuité suspecte et cependant légitime qui n’en fini pas de nous titiller. Créature spontanée des eaux primordiales, comme le nénuphar incarne pour les égyptiens la naissance du monde à partir de l’humide, elle cache un prince ensorcelé qu’on délivre par baiser ou par éclatement sur un mur, croasse aux soirs d’été, enfle comme le bœuf et affectionne la sueur malsaine des marais, bref abondante, élastique, elle n’en fini pas de nous échapper. Il ne fallait que cela pour que Didier Semin s’amourache de la bestiole que l’on se prend -fait troublant- à contempler comme on observe un miroir déformant. Côtoyant un peu par ses mythologies autant scientifiques qu’artistiques le familier étranger, il ricoche donc après ses excentricités, sa bigarrure, il y a là comme une farce qu’il se garde bien de conclure. Didier Semin partage avec d’autres éminents historiens aux charmes reconnus, certains livres de Arasse, Tiberghien ou Didi-Huberman, cette érudition baladeuse, cette infantile curiosité qui le rend systématiquement alerte aux jeux et aux bizarreries. En compagnie de tels conteurs (le trouble des légendes borgesiennes mi vraies, mi fausses) le monde redevient une aventure -à l’occasion rêveuse ou ludique- où il ne s’agit plus de tracer des tableaux rigides ou de traduire en abstrait mais de farfouiller comme on creuse des histoires en y enterrant des boites pleine de petits objets.

>Didier Semin, Grenouillages, édition l’échoppe.

>Pour l’article, Frog, technique mixte sur toile de sérigraphie. ©Yann Eouzan 2006.

3 Commentaires

  1. Virginie

    Croâ…mes pas me conduiront prochainement…croâ…à la librairie de Paris…croâ croâ…pour un essai au grenouillage. croâ.

  2. laurie

    Ce commentaire a été supprimé par l’auteur.

  3. holb

    Je me rappelle un conte dans un livre que j’avais étant petit, racontant l’histoire d’un enfant dont la tête était transformée en grenouille. L’illustration de cet enfant avec cette pauvre tête de grenouille m’inquiétait…
    Il me semble qu’il s’agit d’un livre de contes écrits par Oscar Wilde (il y avait l’histoire d’un géant qui interdisait aux enfants de jouer dans son jardin : il y faisait toujours froid et les fleurs ne poussaient plus)