Joyce est sans doute de tous les écrivains connus celui qui effraie et décourage le plus. Aussi, sa célébrité demeure paradoxale car si tout le monde peut citer les titres de ses plus fameux ouvrages, très peu les ont lu. Reste l’image mythique d’une grande œuvre difficile, décourageante. Avouons que cette réputation n’est pas tout à fait usurpée, la lecture de Joyce est exigeante et la singularité de sa conception du langage déroute en premier lieu, répondant quelque part à cette définition de Barthes : « l’écriture n’est nullement un instrument de communication. Elle paraît toujours symbolique, introversée, tournée ostensiblement du côté d’un versant secret du langage ». Cette liberté entendue, constatons que Joyce joue dans la doublure des mots. Et c’est là sans doute une des difficultés majeures auquel le lecteur est confronté : les références biographiques, religieuses, littéraires, leurs jeux de langage qu’il affectionne depuis l’enfance, se mêlent jusqu’à tisser parfois un récit crypté semblable à ces textes mystiques dont des siècles d’exégèse n’épuisent pas les images.
Attrapez Finnegans Wake : « erre-revie, pass’Evant notre Adame, d’erre rive en rêvière, nous recourante via Vico par chaise percée de recirculation vers Howth Castle et Environs. Sire Tristam, violeur damoeurs, manchissant la courte oisie, n’avait pâque buissé sa derrive d’Armorique du Nord sur ce flanc de notre isthme décharné d’Europe Mineure pour y resoutenir le combat d’un presqu’Yseul penny … ». A le transcrire, le correcteur automatique de mon traitement de texte s’affole, souligne deux mots sur trois, hésite sur la langue. Pour sûr il ne faudra pas ici lire comme une machine, mais accepter le vertige, la multiplicité des strates et que cette richesse sémantique et sonore l’emporte sur la grammaire. Qu’on veuille y regarder de plus près, le texte ne débute pas. Ou bien boucle sur lui même comme bouclerait un chant. Peut-être s’agit-il à chaque enchainement d’une renaissance comme la musique lancinante et rythmée fait sa vis dans l’âme ? Poursuivons et se dessine le décors : « l’isthme décharné d’Europe Mineure », cette Irlande avec laquelle il faut rompre en la compagnie de la femme aimée (Yseul) et dans une pauvreté certaine. La « via Vico » désignant quand à elle la conception philosophique de Giambatista Vico, les rotations de l’histoire et le caractère cyclique de la vie. On le voit, la biographie de Joyce éclaire son œuvre romanesque, les deux étant inextricablement liées. L’essai que lui consacre Philippe Blanchon a cet immense mérite de se lire comme une biographie, faisant de l’œuvre un parcours déterminé par une culture, des ruptures, des rencontres et un chemin de vie. Vie difficile au demeurant, ennuis d’argent, incompréhension, problème de santé dont l’oeuvre se nourri lorsque d’autres tempéraments auraient sombré. Didactique tout autant que précis, voir érudit, l’auteur nous donne à lire la jubilation de Joyce dans ses audaces, sa conquête éperdue de l’ouvert, cette lutte pour l’affranchissement qu’a été son exil mais aussi ses difficultés matérielles, morales, sa sensibilité et sa tendresse. Tout autant, il dessine à grands traits le portrait du milieu littéraire de l’époque. Avec une clarté bienvenue, et un enthousiasme communicatif, Philippe Blanchon décrypte une œuvre complexe, nous offrant les outils pour y revenir et y puiser.
Philippe Blanchon, James Joyce, une lecture amoureuse. Editions Golias,
2012.
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