la France moche



La France moche ils disaient. Et d’appuyer par une photographie, belle au demeurant (mais il ne faut pas confondre la belle photo d’une chose et la photo d’une belle chose), figurant une zone industrielle hérissée d’enseignes colorées. D’abord ne pas dire moche, mais je n’aime pas, ça ne me plait pas, puisque l’on sait le jugement tout à fait subjectif et que l’on ne peut qu’énoncer un goût, c’est-à-dire une conception et non pas un état absolu, ontologique des choses. Alors de quelle conception ce jugement est-il l’expression ? Quelle réalité aurait mieux emporté ses faveurs, quelle serait la France belle ? Une France sans doute dépourvue de zones commerciales. Et de zones industrielles. Peut-être dépourvue aussi de grands quartiers d’affaires à la densité immobilière effrayante. Les silos, les grandes constructions agricoles qui imposent leurs masses sommaires sur les étendues planes et cultivées, à concurrence des châteaux d’eau seraient-ils aussi condamnés ? Les aires d’autoroute avec leurs grills, leurs stations essence ? Les parcs d’attractions qui dressent soudains à proximité des routes leurs silhouettes voyantes ? Les routes même, ponctuées de poteaux télégraphiques, les silhouettes félines des structures haute tension ? Peut-être que la France belle serait une France rurale, préindustrielle, pittoresque, c’est-à-dire propre à suggérer de charmants tableaux de paysage. Une France paisible et apaisante dans ses courbes, à l’opposé de la violence visuelle des enseignes dressées comme des lances. Voyez la reddition de Breda par Velasquez. Ils vous diraient non, sans doute, il ne s’agit pas de nostalgie rousseauiste, qu’il est bien pratique de profiter des progrès techniques de la modernité. A moins que. Peut-être une France belle serait organisée, rangée, ordonnée, favorable aux effets de symétrie, au service de quelque idée autoritaire, c’est-à-dire qui se rendrait l’auteur du paysage. Alors ce qui serait visé comme mocheté n’est pas tant l’esthétique urbaine que ce de quoi elle est issue. Qu’en fait ce qui est moche, moralement, la dérive pernicieuse qui se dessine en bordure des agglomérations, c’est la fameuse société de consommation, avatar du capitalisme. Un mélange d’incitation, de réclame, d’abstractions commerciales ne faisant plus de l’homme une fin mais un moyen au service d’un système économique. Ce qui est moche ce sont ces mille voix jetées à votre gueule, mille voix ne portant plus qu’un unique message commercial et vous entourant de leurs séductions, complices, attentionnées, opportunistes, suaves. Ce qu’il y a de moche c’est cette uniformisation de la ville sous ces bannières multinationales. C’est la conquête des images et leur partielle victoire sur le monde. Ce détournement du monde vrai. Notre environnement est signé, manufacturé, nos gestes et nos habitudes pour beaucoup aussi, jusqu’à nos pensées adoptant les formules toutes faites de la publicité et des médias. C’est un jeu de dialogue subtil entre les images et nous, les images de nous même que nous nous suggérons et dont nous faisons des modèles, en boucle. Bref, nous confondant dans le rêve avec un papillon, nous faisons de nous et du monde une fiction.
Moi j’aurais voulu dire qu’est beau ce qui irrite ou s’avère susceptible de suggérer des sentiments, des sensations, des idées et que ça tient précisément à notre capacité à rencontrer le monde ou, plus précisément, à reconnaitre dans le monde une part de nous. Et ces paysages fragmentés, anonymes, dont le bavardage rejoint un profond silence me disent finalement quelque chose de l’homme. Je goute à mes dérives en mâchant un burger sur un bord d’autoroute, j’entrevois comme un lyrisme désespéré dans l’ombre des enseignes qu’accumule une zone commerciale, je me glisse dans cette fiction. Je suis ici et maintenant.

Image: Logorama.

6 Commentaires

  1. espace-holbein

    C’est la question du « Beau » et de sa relation au sujet de l’œuvre qui est posée ? Ou bien celle de notre conception du paysage ou de l’urbanisme ? Celle encore du romantisme de notre regard et des violences qui lui sont faites ?
    Pour ce qui concerne le « Beau » et le traitement de son sujet dans l’œuvre, voir ce que Gombrich écrivait dans l’introduction de son Histoire de l’art :
    «Lorsque Rubens dessina un portrait de son jeune fils, le grand peintre flamand était fier de la beauté de son enfant. Il désirait certainement nous le faire admirer. Mais cette tendance au joli et au plaisant risque de nous faire trébucher si elle nous conduit à écarter des œuvres traitant d’un sujet moins séduisant. Le grand peintre allemand Albert Dürer a sans doute dessiné le portrait de sa mère avec autant d’amour et de dévotion que Rubens retraçant le visage de son fils.
    Cette étude pénétrante de la vieillesse sur le déclin peut nous heurter, mais si nous luttons contre cette répugnance instinctive, nous en serons grandement récompensés.
    Car, dans sa terrible sincérité, le dessin de Dürer est un chef-d’œuvre. Nous comprendrons assez vite que la beauté d’un tableau ne coïncide pas avec l’agrément de son sujet. (…) La notion de beauté a ceci d’inquiétant que le goût et les canons du beau varient à l’infini.
    »

  2. pop

    en fait c’est un mélange de tout. J’ai voulu pour ma part laisser de côté ces questions de la philosophie de l’art que l’on connait bien: la belle photo d’une femme et la photo d’une belle femme. Je sais en revanche que cette réaction (en couverture de télérama)est confuse et voulais y répondre en la désaxant. Rien d’une recherche, à peine un « courrier de lecteur ».

  3. URBAIN trop URBAIN

    Un corollaire sympathique au « fuck the context » de Koolhaas, ou en tout cas, pas la haine envers la « ville franchisée ». J’aime bien.

  4. François Thoraval

    Bien des choses intéressantes dans ce billet! A propos de la notion d’uniformité, quelques remarques pour accompagner ces pas perdus.
    Un village Kirdi du Cameroun, avec ses maisons et ses greniers à mil, en argile et en paille, frappe par son uniformité. Uniformité des volumes (la plupart cylindriques) mais aussi des tons (où domine la couleur ocre),mais qui induit une remarquable unité de ce micro-urbanisme de la savane. L’uniformité du village Kirdi agit donc ici comme un puissant facteur d’harmonie, d’autant plus qu’elle se fond totalement dans le milieu naturel. En vérité, cette harmonie, profondément ancrée dans l’animisme de l’Africain, n’épouse pas que le champ de l’esthétique, puisqu’elle demeure entièrement biodégradable (et n’est-ce pas l’obsession d’aujourd’hui ?). Nos sociétés occidentales ont parfois conçu un micro-urbanisme sur le modèle de l’uniformité – Sabbioneta, dans la vallée du Pô, ou Richelieu, par exemple – dont l’idéal reposait précisément sur l’unité. Mais, devant l’explosion démographique et la croissance économique, cette unité est rompue. Et l’uniformisation de votre paysage de synthèse, que l’on peut retrouver aux abords de Montpellier, de Laval ou d’ailleurs, n’a plus d’harmonie parce que, désormais, le profit à court terme et à grande échelle, a définitivement spolié nos idéaux dont le village Kirdi semble encore entretenir le mythe. François

  5. pop

    le long de la grande rade qui anticipe le port de Toulon ont été formées des anses. Et naturellement, chaque anse a vu au fil des années l’implentation de restaurants côtiers, buvettes et autres cabanes de plages disparates. Dans les criques c’est la même chose: les cabanons et restaurants se sont construits de manière vernaculaire, sans aucun plan jusqu’à composer une confusion cubiste comme greffée aux rochers. Un joyeux désordre. Il y a quelques années, dans une politique d’harmonisation et de réfection, les restaurants des plages ont été rasés et reconstruits sur un modèle identique. Ainsi le paysage s’est uniformisé.

  6. Anonymous

    L’une de mes filles me soutenait qu’en art, c’est le beau qui prime.
    Le beau du sujet ou de l’oeuvre, ce n’est pas pareil.
    Les sculptures de Petit sont-elles belles? Les femmes déformées de Picasso, etc

    Les éoliennes, un thème qui fait fureur par endroit. Je vois ces objets comme des moulins à vent modernes fantastiques, d’autres n’y voient que nuisances et laideur.

    Il y a tous ceux aussi qui se moquent des gens qui ont mauvais goût mais s’ils n’ont pas eu la chance d’avoir des relations, des amis, des enseignants qui les aident à « voir » autrement.

    C’est forcément subjectif, ces notions d’esthétisme pour des profanes.

    librellule