« Contemporain est celui qui reçoit en plein visage le faisceau de ténèbres qui provient de son temps. »
Agamben
J’avais tiré une couverture et m’étais enfoui dessous, les genoux remontés contre le buste, enfoncé dans le canapé. J’ouvrais Étoiles communes, le dernier livre de Léa Bismuth, dans le calme de l’appartement vide, un jour de pluie, comme on médite au désert sous la tente.
Les livres sont de ces sortes d’hétérotopies, dans la compagnie desquels on se fait l’effet de se glisser dans une des doublures du monde.
La méditation a un effet de dégagement qui vous fait ressentir soudainement le vertige de l’espace, conscience flottante à l’image de ce que l’on imagine être la première vie fusionnelle in utero. Elle semble nécessairement entrainer une forme de dialectisation circulaire qui ricoche à travers le temps, mettant en regard passé et futur, mais aussi à travers l’espace, l’immensité se reflétant dans le très local, le lointain dans l’ici.
Ces considérations, incitant à passer outre les détails de notre existence en regard de l’étendue, rendant nos vies elles-mêmes dans leurs remuements, leurs passions et leurs drames, anecdotiques, dérisoires peuvent calmer nos angoisses. Elles peuvent à l’inverse susciter une angoisse profonde. Et il se peut que « notre besoin de consolation » alors, d’aucuns diraient notre orgueil, un narcissisme mal digéré se rebelle contre l’évidence, la refoule. Günther Anders analyse alors la publication de la photographie de la terre, cette « bille bleue » par Apollo 17 en 1972 comme un trauma au sens psychanalytique du terme. « Je ne crois pas, écrit-il, que nous pourrons un jour nous remettre complètement de ce moment terrible où nous avons dû pour la première fois nous reconnaître comme un astre étranger. » Expérience vertigineuse de déclassement, de décentrement provoquant un refoulement et une régression catastrophiques : « Nous avons tous été obligés de faire l’expérience qu’en notre for intérieur se cache un pape prêt à museler le Galilée en nous. »
Anders écrit ce texte prémonitoire en 1969. Il ne se doute pas de l’ampleur que cela prendra cinquante ans plus tard alors qu’une partie de la population met en doute que l’homme ait un jour posé le pied sur la Lune quand ce n’est pas tout bonnement de la nature sphérique de la Terre et qu’une autre y voit simplement une proche banlieue à exploiter ou une résidence secondaire.
Mais revenons. Le livre de Léa Bismuth débute par une relecture minutieuse de ce livre que rédige Auguste Blanqui en 1871 alors qu’il est emprisonné au Château du Taureau, sur un îlot, en rade de Morlaix : L’éternité par les astres. Méditation stellaire qui frappe d’abord par son érudition, son élégance, son étrange dégagement. Si bien que l’on se demande si le ciel qu’il scrute en écrivant ne lui est pas un refuge, une manière de s’abstraire de la situation historique manifestement sans issue. « Je me réfugie dans les astres où l’on peut se promener sans contrainte », écrit-il à sa sœur depuis sa prison.
Mais s’y insinue subséquemment un matérialisme dont on présent, écrit Léa Bismuth, qu’il a « tout d’une prise de position politique ».
« Il refusera, en ce sens et dans le même temps, toute idée de transcendance, et toute interprétation mécaniste de l’univers. Le monde n’est régi ni par un dieu, ni par un horloger, mais par la puissance incommensurable du vivant – ce que Lucrèce appelait « les choses naturelles ».
Et ce que l’on ne mesurait pas, c’est que derrière l’étude astronomique, se cache « la matrice de sa défense pour son jugement approchant ».
En effet, nous rappelant les lectures qu’en firent Rancière ou Benjamin avant lui, l’autrice observe comme « L’éternité par les astres est un texte crypté. Le programme de Blanqui s’y trouve en réalité développé point par point, et ce sont les comètes qui vont incarner dans ces pages des créatures qui ressemblent à s’y méprendre aux révolutionnaires sur les barricades, se soulevant, défendant leurs libertés corps et âme. »
Relisons le texte de Blanqui à cet aune : « Les comètes, on le sait, ne dérangent personne, et tout le monde les dérange, parce qu’elles sont les humbles esclaves de l’attraction. » ou « Le soleil est trop loin pour les disputer à qui les tient de si près, et dût-il entraîner la tête de ces cohues, l’arrière-garde, rompue et disloquée resterait au pouvoir de la terre. » Ailleurs encore, des comètes fuient, « elles n’ont pas donné dans les traquenards de la zone planétaire ».
Derrière le livre de science pointe un récit de batailles et de sièges, qui met en scène des forces contradictoires, des échappées, des guet-apens, des autorités : Jupiter, « le policier du système ». Les comètes, à l’instar des mendiants, des loqueteux, des misérables hugoliens sont des « captives suppliantes, enchaînées depuis des siècles aux barrières de notre atmosphère et demandant en vain ou la liberté ou l’hospitalité ».
C’est ici que méditation et politique critique se nouent. Lisant sur la Commune on ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec notre situation actuelle et ses conflits sociaux.
Relisant en ce premier quart du XXIe siècle les écrits de Blanqui, de Louise Michel, d’Élisée Reclus, Charles Fourier et même de Marx, on est frappé par leur actualité. Intriquées aux questions sociales y sont développées une critique et une éthique écologiste, y sont posés les bases de ce que l’on appelle aujourd’hui le développement durable.
Quand Marx dénonce en 1860 la cupidité capitaliste, observant comme « tout progrès de l’agriculture capitaliste est un progrès non seulement dans l’art de piller le travailleur, mais aussi dans l’art de piller le sol », Blanqui s’attriste en 1869 dans La critique sociale, que « depuis bientôt quatre siècles, notre détestable race détruit sans pitié tout ce qu’elle rencontre, hommes, animaux, végétaux, minéraux. La baleine va s’éteindre, anéantie par une posture aveugle. Les forêts de quinquina tombent l’une après l’autre. La hache abat, personne ne replante. On se soucie bien peu que l’avenir ait la fièvre. (…) Les gisements de houille sont gaspillés avec une incurie sauvage. »
La fièvre capitaliste prédatrice a pris la planète au seul mot d’ordre « take the money and run ». Ou pour reprendre le titre d’un chapitre du livre de Léa Bismuth emprunté à Blanqui : « Après moi le déluge ! ». « Le présent ne pense qu’à lui. Il se moque de l’avenir aussi bien que du passé. Il exploite les débris de l’un et veut exploiter l’autre par anticipation. (…) Le présent saccage et détruit au hasard, pour ses besoins ou ses caprices. »
Aussi « L’éternité par les astres s’avère être également une véritable défense écologique du ciel. » Et ses prémonitions sont sidérantes, semblant décrire le viol qui est fait aujourd’hui à cette immensité, à sa nature sauvage, à ses miracles, à nos imaginaires, compromettant chaque jour un peu plus les conditions mêmes de la vie sur terre. Jusqu’à cette anxiété écologique qui nous frappe quand nous réalisons avec lui que « jusqu’ici, le passé pour nous représentait la barbarie et l’avenir signifiait progrès, science, bonheur » et que l’illusion se déchire nous faisons redouter ce qui vient et incapables de lâcher ce « frein d’urgence » dont parle Benjamin.
« Avant que l’étincelle ne touche la dynamite, la mèche qui brûle doit être sectionnée », écrit-il dans Sens unique.
Tenant journal isolée en bordure de la petite ville de Marfa au Texas, Léa Bismuth retrouve l’isolement de Blanqui au Taureau, la vaste présence du ciel. Elle y médite. Non comme on s’abstrait, mais au contraire, comme on accueille, incorpore, fait l’expérience à la fois physique et mentale des choses, abandonnant cadre et suppositions pour suivre des liens, des associations. Ainsi viennent à elle les sculptures de Donal Judd, de Nancy Holt, les lucioles de Pasolini, les bibliothèques d’Interstellar et de Borges, les textes de Benjamin ou d’Anders, de Bruno Latour, dans les parages de celui de Blanqui. A proximité, l’Astronome de Vermeer lui aussi médite, comme les philosophes de Rembrandt, se projetant au-delà de lui-même, de sa chambre ou de son cabinet d’étude et accueillant en retour l’immensité spéculative en lui. « On médite toujours sur l’impossible et le possible, les mains croisées sur les genoux ou la main sur la tempe », « on réfléchit son objet et on se laisse happer par sa démesure ». « En tant que philosophe, poursuit encore Léa Bismuth, on médite toujours sur le chaos et le cosmos dans le même mouvement. » Et me revient le mot-valise formé par James Joyce : « chaosmos ».
Me revient aussi, incidemment la définition que Pascal donne de Dieu : « C’est une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part. » et que détourne Blanqui en lui substituant l’Univers comme Borges plus tard encore lui substituera malicieusement la Bibliothèque « dont le centre véritable est un hexagone quelconque, et dont la circonférence est inaccessible. »
Me tempes sont chaudes alors que l’immobilité m’a refroidi les mains. Je m’enfouis plus profondément encore dans ma couverture, accroché au livre. Me reste une petite quarantaine de pages. J’appuie ma tête lourde sur mon point comme un mélancolique.
« Au fond elle est mélancolique, cette éternité par les astres » concluait Blanqui il y a 150 ans déjà. Écho anticipé au vers des Illuminations dont on ne sait s’ils sont de Rimbaud, de Verlaine, de Germain Nouveau, ces maudit, ces illuminés : « Je serais bien l’enfant abandonné sur la jetée partie à la haute mer, le petit valet suivant l’allée dont le front touche le ciel.
Les sentiers sont âpres. Les monticules se couvrent de genêts. L’air est immobile. Que les oiseaux et les sources sont loin! Ce ne peut être que la fin du monde, en avançant. »
Léa Bismuth, étoiles communes, éditions Actes Sud, 2026.

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