La pratique des grandes expositions, quelle que soit leurs qualités et tout l’intérêt que l’on y trouve, consiste, on doit bien en convenir, à déambuler dans des lieux à une allure modeste en enrobant du regard quelques installations, quelques sculptures, en effectuant quelques stations, expéditives ou dévotes en face de grands tableaux, de petits cartels, de vidéos plus ou moins longues et bien souvent montées en boucle et que l’on attrape par le milieu, à revenir sur ses pas, s’avancer ou prendre du recul, bref à piétiner.
C’est donc en ayant une conscience de plus en plus distincte des muscles de mes jambes, conscience de plus en plus invasive au point de me rendre quelques instant quasiment aveugle à ce que mes déplacements faisaient défiler sous mes yeux, tout absorbé que j’étais par mes cuisses, mon dos et la sangle de mon sac qui pesait sur mon épaule, que j’abordais le troisième et ultime niveau de la Sucrière en quête d’émotions ou de découvertes ou plus humblement de formes où asseoir quelques instants mon cerveau à l’affut, à défaut de pouvoir y déposer ma carcasse.
Je ne saurais dire si la sculpture qui introduisait ce dernier étage répondait tout à fait à mes attentes en terme de formes ou d’émotions mais elle témoignait tout du moins de ce jeu intellectuel des références plus ou moins parodiques déjà éprouvé qui ne pouvait faire autrement que de réveiller à peu de frais mon attention. Bien sûr, je ne pouvais voir autre chose en cet empilement mural de cartons qu’une citation de l’œuvre de Donald Judd, œuvre dont il me souvenait que j’avais déjà à plusieurs occasions mesuré son incroyable attrait et ce qu’elle était à même d’inspirer comme détournements sous les auspices d’un convenu « less is more » intellectuel. En général, il s’agissait toujours plus ou moins d’introduire un peu de trivialité pour contredire l’aura minimaliste première : une fois, un volume de plexiglas étoilé d’impacts, une autre fois un volume similaire d’acier laqué brutalisé localement par un coup de masse qui le ramenait à une certaine immanence. Ici, du carton, donc. Ainsi, passé cette première œuvre due à Alice Lescanne (1987) et Sonia Derzypolski (1984) et dont le cartel annonçait qu’il s’agissait d’une « installation transformiste, capable de changer de perruque et de culotte en un temps record… », je passais un peu vite sur ses développements spatiaux pour aborder, le regard un peu morne, l’installation narrative de Juliette Bonneviot (1983) évoquant « l’histoire assez simple d’une ménagère écologiste et des déchets qu’elle produit » et, d’un même mouvement, la vidéo qu’ Hannah Weinberger (1988) présentait comme une bande-annonce qui n’annonce rien de précis.
Dans une salle isolée, j’ai fait l’expérience d’un environnement bricolé mêlant vidéo 3D et objets pauvres avec l’impression d’avoir déjà vu quelque chose de semblable lors de l’avant-dernière biennale de Venise, dans le pavillon Belge. Des impressions, des formes se mêlent avec des fragments divers au bord de raconter quelque chose.
Peu après, j’ai regardé aux trois projections cinématographiques de Ming Wong (1971), y trouvant avec amusement quelques images mentales conservées de la fréquentation un peu ancienne maintenant du cinéma asiatique et le prénom de ma belle-sœur japonaise, Noriko.
Regardant d’un écran à l’autre entre le film et ses coulisses documentées, j’ai dû lancer inconsciemment l’œil au loin comme on lance un grappin pour me retrouver sans y avoir pris garde devant la série de peintures de Nate Lowman (1979). Les images, empruntées à ces fascicules d’information et consignes de vol que l’on trouve dans les avions en ont l’efficacité pictographique mais m’a séduit aussi la texture picturale due à l’utilisation d’une toile à cru qui reçoit la peinture comme le ferait un buvard. Séductions un peu anecdotiques je dois dire et sur lesquelles j’ai rapidement glissé.
Sur la gauche, Sumakshi Singh (1980) présente une vidéo ludique jouant de la perception en mêlant réalité tridimensionnelle et projection graphique. Plus loin, Laure Prouvost (1978) déploie une installation labyrinthique évoquant d’après le cartel la Métamorphose de Kafka, prolongée par une seconde installation obscure, légèrement angoissante dans laquelle on se retrouve immergé tandis que des faisceaux lumineux pointent les volumes de la salle dans lesquels on devine des sculptures et des tableaux, illisibles.
J’ai été davantage retenu par l’installation murale d’Alexandre Singh (1980), laquelle déploie en une carte mentale quelque chose qui pourrait être le portrait du cinéaste bricoleur Michel Gondry hanté par la présence entêtante de Picasso. Cette façon heuristique qui envahi les présentations d’entreprise et les réunions depuis quelques années en se présentant comme la matérialisation du fonctionnement par rapprochements de la pensée à la façon du réseau Internet (Web), si elle parvient quelque fois à lasser, comme une citation trop employée, n’en demeure pas moins stimulante pour l’imagination, invitant sans rien dire à des récits à plusieurs entrées très souvent foisonnants.
Après ça, j’ai tourné autour de l’œuvre de Gabriela Fridriksdottir (1971) sans parvenir à pénétrer sa poésie, ne voyant qu’un objet un peu lourd, une mise en scène un peu mièvre quand le programme qu’énonçait le cartel promettait une exploration mélancolique du crépuscule mêlant « des cosmologies fictives inspirées du folklore islandais ».
J’allais alors vers le curieux volume tapissé de Fayence et au côté duquel suintait par trois orifices trois filets d’huile d’olive. Il y avait dans ce jeu sensible avec les matériaux, les matières et ce qu’ils peuvent faire couler en soi quelque chose qui m’avait déjà séduit dans le passé dans certaines installations de Tatiana Trouvé ou encore de Ian Kiaer. Ce bouquet de fleurs en tampura sortant d’un pull de laine rouge comme une image cousine de l’homme à la tête de choux Gainsburgien avait là aussi quelque chose de drôle et de délicat dans ces équilibres qu’il mettait en jeu. Les autres sculptures d’Anicka Yi (1971) m’ont quand à elles laissé insensible et j’y ai tourné autour sans parvenir à faire sourdre l’émotion étrange, ténue de cette tête fleurie suintant d’huile ou de l’écoulement gras, immobile comme le temps qui teintait le mur impeccablement blanc de cette étrange pièce carrelée.
J’ai parcouru à l’envers les espaces d’exposition après avoir buté à ces impasses et rêvé un peu au film d’animation de Peter Wachtler (1979) et ses paroles de chansons. La dynamique de ces expositions tiens dans l’accumulation, la succession d’œuvres déroulant comme une animation visuelle continue à la manière des ces paysages que l’on regarde se succéder à la fenêtre dans un trajet en voiture ou en train. Immanquablement, quelque chose retombe une fois le parcours achevé et en on reprend en mémoire les étapes en cherchant ce que l’on pourrait en retenir, ce qui a déplacé quelque chose dans notre expérience ordinaire du monde. C’est ainsi que je descendais les escaliers de métal dans l’espace tampon des espaces isolés de circulation avant de regagner le hall et la librairie, déserts à cette heure.
Sortant delà, j’avisais un de ces vestiges industriels que l’on conserve en témoignages dociles des anciennes activités des quais parmi les architectures exubérantes et luxueuses du nouveau quartier en quelques signes exotiques et pittoresques qui préservent cet urbanisme nouveau de la facticité la plus totale, la plus inhumaine qui les guette. Il s’agissait d’une sorte de grue quadrupède ou de palan monté sur chevalet dont je ne connaissais pas le nom exact mais dont l’usage, selon toute vraisemblance, devait avoir trait au chargement et déchargement des péniches qui stationnaient à quai en amont de la confluence à une époque où la Sucrière et les douanes s’occupaient encore de sucre et de contrôle des marchandises. La structure en était entièrement recouverte de filet comme l’on fait parfois de bâtiments défraichis pour prévenir les passants de la chute éventuelle de morceaux décelés. Et comme un véhicule garé tout proche laissait voir sortir de son coffre d’autres filets autour desquels s’affairaient deux hommes en tenue de chantier, j’ai imaginé avec regret qu’était prévue une rénovation d’aspect qui contribuerait à intégrer l’antique structure à coup de peinture blanche pour diminuer l’impression qu’elle pouvait laisser ou laisser entendre de vanité, témoignant pour les volumes neufs et propres que le temps allait fatalement passer et, comme des sculptures impeccables de Donald Judd, les rendre à leur trivialité, leur immanence.
J’ai jeté un coup d’œil à la structure de béton qui témoignait seule de l’existence non loin d’un bâtiment industriel, envisageant dans sa manière de découper l’espace, de recevoir la lumière une grande peinture en noir et blanc. Je suis passé pour finir par la galerie Verney-Caron, apercevant par la vitrine au fond un grand bas relief de carton d’Eva Jospin que je n’avais jamais vu qu’en photo.
Jeremy,
Merci pour cet article, sur lequel nous sommes tombées en toute immodestie, grâce à l’alerte créée par Google lorsque quelqu’un publie notre nom sur le net. Vous avez raison : les citations d’artistes reprenant l’histoire de l’art sont souvent d’un ennui et d’une superficialité crasses. Pour notre part, il s’agit avant tout d’un prétexte à une blague (très, très courte), mais que nous espérons bonne, et qui fera (peut-être) rire les trente personnes qui seront présentes lors de notre spectacle en octobre. Un prétexte, bon ou mauvais, pour parler d’autres sujets autrement plus intéressants que l’art et que les expositions en général, comme l’Histoire et les fleurs. Vous en conviendrez.
Nous aimons aussi beaucoup Alexander Singh.
Au plaisir de vous rencontrer.
Pardon d’avoir passé un peu vite sur votre travail (de toute façon je dois y retourner plus longuement). Curieux du fond que la blague lèvera en octobre alors. Sinon, je ne serais pas contre, au passage, en profiter de ce qu’une alerte google nous ait mis en contact pour avoir quelques explications de première main sur cette installation, ses intentions, son état d’esprit… (merci)