L’escalier de service qui mène d’un étage à l’autre avec ses murs bruts peints en bleu, les tuyauteries apparentes, les rampes de métal fait toujours l’impression d’un sas entre deux univers s’offrant comme un entracte. J’y trouve quelque chose d’esthétique et de dépaysant qui ne lui donne rien à envier aux installations qu’il dessert depuis son retrait pensif. Il n’est pas rare d’y croiser des duos ou des triplettes d’ados égarés hésitant entre monter et descendre pour rattraper leur groupe et se réinsérer discrètement à la visite guidée après s’être attardés à une représentation sexuelle ou érotique comme on en croise souvent dans ce genre de manifestations.
D’ailleurs, en abordant au premier étage, on ne peut ignorer une galerie de posters présentant de manière alternée, en plan rapproché, un sein et un pubis glabre sous-titrés « My mummy is beautiful ». Certains disent que c’est un des travers « putassiers » de l’art, cette façon d’attirer le chaland, de lui faire son numéro de charme, d’autre une simple libération. L’œuvre de Yoko Ono (1933) se voulant participative, des crayons sont mis à disposition afin de chacun puisse, non pas affubler les posters de moustaches ou autres graffiti de circonstances, mais s’exprimer librement sur le mur à propos « de toutes les mères du monde, c’est-à-dire à la sienne propre ». J’ai dessiné un morceau de conduite de section carrée en esquissant plusieurs connexions afin que d’autres participants puissent éventuellement prolonger le réseau à la manière d’un Cadavre exquis, sans trop me soucier du thème, il y aura toujours quelqu’un pour y trouver une interprétation satisfaisante. J’ai attrapé au passage et fourré dans ma poche deux badges mis à dispositions reprenant les motifs des posters, doutant de les arborer un jour au revers de mon perfecto et me faisant incidemment la réflexion qu’il y avait dans ce type de gestes participatifs quelque chose d’aussi insidieux que les campagnes marketing et l’industrie de la mode. Je suis passé négligemment sur la vidéo documentant une performance de Yoko Ono, non dépourvue d’une certaine poésie surréaliste, déjà vue dans le passé et à plusieurs reprises dans laquelle l’artiste invite les spectateurs à découper ses habits à l’aide d’une paire de ciseaux.
J’avoue être passé un peu vite sur certaines œuvres comme le Carnet d’Afrique de Paulo Nazareth (1977) qui se présente comme un carnet de voyage avec pièces rapportées retraçant l’itinéraire de l’esclavage. Passé un peu vite sur la vidéo d’Ed Atkins (1982) laquelle mêle les images et quelques phrases à la manière d’une fusion hallucinée. Des images de synthèse montrent des fragments de corps, main et pouce principalement soumis à des distorsions, des transformations grotesques à fortes connotations sexuelles avant qu’une phrase énigmatique introduite à la manière choc des bandes annonces de films d’action esquisse une amorce de sens.
Passé un peu vite encore devant les quelques piles de papier machine aux tranches desquelles Aleksandra Domanovic (1981) avait imprimé laborieusement des images.
Après avoir penché la tête par dessus la trémie pour observer furtivement par au-dessus l’installation de Fabrice Hybert croisée tout à l’heure, je me suis attardé à l’énigmatique installation de Neïl Beloufa (1985), « superlatifs et résolutions ». Je l’avais croisé comme étudiant aux Beaux arts lorsque j’y étais moi-même et avait eu l’occasion d’écrire sur une de ses premières expositions. J’avoue que les évolutions de son travail mêlant vidéo documentaire et constructions bricolées bourrées de signes divers m’a souvent laissé perplexe et qu’attardé à d’autres choses, je n’y ai pas prêté une attention soutenue quand je l’ai recroisé au Palais de Tokyo ou ailleurs. L’ensemble m’a semblé saturé et confus, plein d’indications énigmatiques qui devaient esquisser une sorte de récit fragmenté autour de l’idée de capitale ou de vies dans ces mégalopoles. Je sais que je devrais y revenir voir de plus près.
L’installation dionysiaque d’Ed Fornieles (1983) m’a, elle encore laissé perplexe. Dans un décor saturé de cotillons pendent et s’empilent des volumes comme s’il s’agissait d’un lendemain de fête bien arrosé dans une colocation étudiante. Diverses sculptures sexuelles jonchent le sol avec parfois quelque chose du grotesque de Paul MacCarthy.
J’ai poursuivi avec l’esthétique plus retenus et froide de Karl Haendel (1976). Des cloisons au revers brut dessinent une circulation parmi une accumulation murale de grands dessins réalistes au crayon ou à la mine de plomb. On peut y voir diverses reproductions d’images d’archives ayant trait à un fait-divers tragique qui s’est passé en juillet 2012 lors de la première du film Batman : The dark knight rises. Si la fiction s’est immiscée dans la réalité sous le geste tragique d’un homme se prenant pour le Jocker et tuant 12 spectateurs à l’arme lourde, l’artiste entend faire l’enquête de cette généalogie à travers l’histoire populaire. On peut se demander si le projet ne gagnerait pas en lisibilité et en force dans une forme plus sobre, les images d’archive remplaçant les dessins trop emphatiques, trop démonstratifs d’un savoir-faire technique et la mise en scène générale économisant les effets graphiques.
Après ces quelques manifestations invasives saturant l’espace de signes et de manières, la sobre et rigoureuse salle d’attente réalisée par Margaret Lee (1980) et Michele Abeles (1977) m’est apparue comme un moment calme, un apaisement. Je serais bien en peine d’en expliquer le principe sinon qu’il s’agit de rapports entre couleurs, formes et textures s’équilibrant en une mise en scène esthétique qui n’est pas tout ) fait dépourvue de charme.
Retournant sur mes pas et bouclant ainsi le second niveau, je m’arrêtais brièvement devant l’œuvre d’Aude Pariset (1983). Il m’était arrivé de la croiser elle aussi furtivement aux Beaux arts et avait apprécié une vidéo très chorégraphique montrant le ballai imposé d’un cheval sous une arme de point allant jusqu’à se coucher au milieu du cirque. Esthétique épurée et belle tension que j’ai eu du mal à retrouver je l’avoue dans l’installation que j’avais sous les yeux dans laquelle des mannequins de vitrine mal fagotés dans des vêtements tachés posaient devant une morceau de grillage métallique de ceux qui d’ordinaire entourent les jardins résidentiels et les terrains de sport. Derrière, cinq ou six bandes verticales découpant une affiche maculée. Comme chaque œuvre s’accompagne d’un cartel l’introduisant par un bref incipit narratif, j’ai tourné en tête celui-ci en regagnant les escaliers de service pour une ultime élévation : « Le zombie se trouve dans les limbes, et évolue dans un schéma de consommation parallèle… ». Au lycée on s’amusait d’une hypothétique énigme en lançant, mystérieux, un obscur indice : « le train va vite »…
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