l’antichambre

Par certaines livraisons sur ce blog j’ai souhaité parler du dedans de l’aventure artistique, démystifier un peu l’image de l’artiste pour en donner un aperçu au quotidien, les doutes, les galères, les moments de grande excitation, parfois récupérer un copain qui doute à 1h du matin sur msn et d’autres fois échanger nos avancées mutuelles pour récolter des uns ou des autres des points de vue, des références utiles ou des jugements critiques. Encore hier lors d’un repas, un préfet intéressé aux questions de l’art me demandait ce qui était difficile en premier lieu au jeune artiste, il y avait la question de l’atelier pour travailler, des ressources et puis, je ne sais pas si je l’ai dit clairement, la solitude soudaine au sortir de l’école. Fouillant les gravas de mon disque dur j’ai retrouvé cet extrait de conversation sauvegardé et quelques autres que leur aspect peut-être trop privé m’empêche de poster ici qui témoignent un peu de nos réalités de vies, nos préoccupations. Outre leur aspect documentaire m’a frappé parfois l’intérêt littéraire involontaire de ces textes directs, argotiques, véritables paroles écrites singulièrement plus vivants que nombreuses tentatives romanesques.

JL :
et là bas j’ai trouvé un pédalo (en plein centre de la France quand même!) dont je suis tombé amoureux et donc envie de faire qque chose avec
YE :
oué
une sculpture ?
JL :
ready made
YE :
koi ?comme ça ?
un peu facile nan ?
JL :
là c’est le lieu ou je vais avoir l’expo en janvier, je comptais le mettre à l’intérieur
et tu vois l’entrée, j’ai envie de faire une petite bâche ou toile de tente arrondie à rayures bleues comment ça s’appelle? une avancée comme les hôtels de plages
YE :
tu te la fait Buren !??
JL:
enfin je verrais les idées ont encore le temps de changer
héhé
YE :
cé kan ?
JL :
bé janvier
mais je ferais pas que ça… j’ai proposé aussi un truc en forme de parcours ou labyrinthe avec des vues..
YE :
comment ca ??
JL :
genre
m’enfin là t’es un peu en avant 1ere
YE :
éhhé
ha ouai pas mal l’installation
pkoi comme ça ?
JL :
ça fait longtemps que j’ai envie de tordre l’espace comme une déambulation avec des points de vue et disons d’isoler chaque toile perçu dans un détour, vu l’espace d’expo que j’ai c’est l’occasion
je peux même le diviser en deux avec d’un coté la présentation du pédalo comme symbole de cette errance paisible et romantique vers les souvenirs balnéaires (lui abandonné si loin de l’eau) et qui fera écho aux tableaux
YE :
le coup du pédalo moi je sais pas
ça va bien dans ton délire pas de pb
mais en tant que sculpture comme ça ma foi
JL :
oué je sais pas non plus, il est blanc comme mes volumes, comme les villas modernistes que je peins et il parle de la même chose, j’hésitais à en faire un moulage, faut voir
YE :
a mon avis faudrait trouver qq chose pour qu’il soit intéressant en tant que tel
au delà d’un univers
je sais pas peut être l’attaquer a la peintures
JL :
j’ai le temps d’y réfléchir
YE :
a la Franz West
je sais pas
trop facile je trouve d’attraper des morceaux juste parce que ça colle a un univers
JL :
Facile ! oué déjà faut que je le ramène à la résidence hhé
YE :
quel est l’intérêt plastique ? artistique…?
JL :
le déplacement va lui donner une présence forte, improbable dans ces lieux et par rapprochement de cet univers pictural que je mets en place il va prendre sens. je sais pas mais c’est peut-être important que ce soit une épave « réelle », un rêve échoué
YE :
mmm
et par ex tu t’imaginerais y faire de la sérigraphie ??
JL :
je sais pas , pour le pédalo, j’aime son blanc aussi c’est pour ça que c’est compliqué
mais (et là c’est une autre avant 1ere) j’ai pour projet de le transporter à paris pour mon expo chez isabelle et de le garer devant la galerie… (en espérant que ça sera faisable)
en mars)
YE :
ho putain
marrant le pédalo échoué a paname
mais je sais pas ca m’enchante toujours pas
J’ai l’impression que tu te fais avaler par du sentimentalisme »
sans méchanceté
JL :
attend quand je l’ai trouvé j’ai regardé la carte et à quelques dizaines de km près il est pile au centre de la France
c’est sur que dans ma démarche de travail sur l’image et le souvenir on est en plein sentiments, faudra gérer ça, que ça devienne pas mièvre
YE :
comprends moi
ta peinture a un intérêt dans la peinture dans la photo dans l’art
mais la en terme de sculpture
ou on va ?
YE :
refaire l’histoire du ready made ?
JL :
différemment, il ne s’agit pas d’un pied de nez provocateur qui dit que j’assigne à cet objet un statut d’œuvre d’art en le faisant rentrer au sein de l’institution…
mais l’existence de duchamp avant est importante..
disons qu’il a ouvert la porte et son antériorité permet que le propos ne s’arrête pas là où il s’était arrêté mais puisse venir après (la question n’en est plus là), dans un appel de l’objet vers son utilisation entant qu’évocation plus entant que provocation ou revendication
YE :
oué mais bon yen a eu des gens qui ont bossé sur ça
je vois pas trop qu’est ce que ça y apporte ton truc
JL :
La question ne se pose pas en ces termes
de plus il y a une certaine dose d’humour que j’avais envie de réinjecter (après ma période étiquette etc.) mais pas un humour burlesque, plutôt un humour poétique, l’incongruité
YE :
je te dis, de loin comme ça je sais pas si ça m’apporterait qq chose
JL :
je ne cherche pas à réinventer la sculpture (ni la peinture) mais proposer une expression, à poser une voix. et cette poétique là à besoin de mettre des choses en proximité comme la photo, la peinture, le road movie…
YE :
ma foi
JL :
d’une certaine façon aussi, le texte, le volume
YE :
ça me semble trop juste tel quel pour ce pédalo
JL :
je crois que je comprend ta réticence, mais voilà comment je t’explique mes envies
en vérité j’ai pour projet de le mettre sur pied, disons rehaussé un peu au dessus du sol par des barres de métal de 50cm environ (intervention minimale)
il aura l’air un peu mal à l’aise sans doute comme ça
YE :
ma foi a voir
JL :
héhé, je suis le 1er curieux de voir si ça peut marcher
YE :
en tant qu’objet sûrement
même a l’intérieur de ta logique aussi
mais juste voila je reste sur ce que j’ai dit…
JL :
« ça va pas faire avancer la sculpture »
YE :
bé voila
du coup je sais pas si ça a une raison d’être
JL :
moi, franchement, si ça a de la gueule formellement, si ça plaque une atmosphère spéciale sur l’expo et évoque une certaine poétique de l’errance et de l’utopie du voyage, je suis super content!
mais ça c’est pas sur
YE :
ba
si c’est que ça je pense que si
c’est sensé marcher
il faut qu’il garde un statut échoué
a la rigueur accentue ça
avec ton histoire de pieds
t’en mets juste a l’arrière
dont celui de droite + haut que gauche
JL :
bé dis comme ça oué mais les matériaux en main dans l’espace ça peut n’être qu’un pédalo posé dans une salle d’expo
oué faut que je trouve un ajustement sur le peu que je fais
on est pas dans les gestes, le radical des avant-gardes, mais dans des ajustements
YE :
mm
JL :
comme Veilhan qui met un zodiac (moulé mais bon) sur un socle façon « à fond de caisse »
YE :
oué mais y’avait pas que ça
JL :
le pédalo doit avoir sa façon de le présenter qui le révèle, ou révèle ce que je veux lui faire dire
bien sur
JL :
son truc images avec ampoules était vachement bien
YE :
oué
JL :
l’art est difficile
YE :
héhéé

image: exposition Shakers à Montluçon janvier 2008, photo Anamorphose L. Debord

6 Commentaires

  1. cigalll

    et je me trompais…
    Tant mieux !

  2. pop

    ah, le retour de la cigale!

    bah, l’important est de dégager une zone critique, plus difficile de juger sans opposition, en un sens on a souvent ce truc de se positioner de part et d’autre d’un objet pour le remuer, presque en prétexte. je crois que l’argument nait au moment de sa nécessité, par l’affrontement. en fait créer une situation critique.

  3. stéphane

    très chouette

    moi ce pédalo j’aimerais bien el voir

    et sur pied oui, échoué oui, je comprend l’idée du voyage, l’utopie

    j’aimera voir à) quoi il ressemble

    tu as des photos
    ?

  4. pop

    oué tout ça dans le catalogue de janvier dernier dispo à la galerie sur demande de ma part

  5. Cléanthys

    Bel article. Exception faite de la mise en page ! Mais la réflexion est intéressante. Je ne sais pas si ça peut apporter de l’eau à ton moulin mais :

    « Ce qui est important, ce n’est pas de finir une oeuvre, mais d’entrevoir qu’elle permette un jour de commencer quelque chose. » (Joan Miro)

    Sylviane

  6. pop

    oui désolé pour la mise en page qui depuis peu connait qques déboires techniques.

    Et je souscris tout à fait à l’idée de Miro.