Le livre de Martin, P. Blanchon

Le poème en partie s’écrit à l’insu du poète, les mots portent sans doute toujours un peu au-delà de ce que l’on entend. Des relations s’instaurent entre les mots que l’on entend parfois à les relire vingt ans plus tard, admettant : « tu ne savais pas ce que tu disais ». Des choses émergent que l’on saisi ensuite à moins qu’elles demeurent signes magnifiques enfouis. Le lecteur lui aussi, et c’est plus entendu, ne perçoit que le plus clair et même déduit à côté les insinuations, fait son livre depuis lui-même, hors quelques rares moments de connivences hallucinants. Aussi le poème échappe pour grande part à à peu près tous ceux qui le lisent. Que l’on ne déduise pas alors l’échec complet de la tentative : il nous reste au contraire un objet qui, loin d’être figé, univoque, produit des ondulations, des anamorphoses ou à peu près qui le rendent à chaque instant semblable et dissemblable, vivant, multiple. Le poème n’est alors plus compréhensible comme un objet mais comme un espace. Riche de cet entre-les-mots, fertile à la lecture. Un espace ça se creuse, ça se retourne, ça change d’aspect dans la lumière.

Vient de sortir aux éditions de la Nerthe/la Termitière le dernier opus de Philippe Blanchon : après les livres de Jacques et de Nathan, Le Livre de Martin. Ensemble exigent et feuilleté dépliant à travers les personnages de Martin et de Sandra une fiction qui ne l’est pas toujours et par laquelle se rejoignent la ville comme théâtre de nos épopées, comme miroir de nous parfois que l’on rencontre, et les livres (de Joyce, de Khlebnikov, de Musil…) que l’on traverse aussi comme des lieux déversant leur foule. C’est que le matériel se mêle en une appréhension étoilée du monde. Lisez-vous comme une langue inventive en musiques variées, romanesques, lyriques, lumineuses (moins ironique ici que précédemment), vous y trouverez votre bien : l’écriture de Blanchon compte parmi les plus libres et exigeantes envers elle-même qu’il soit permis de lire en ce moment. Sans démonstration. Un extrait de Valéry introduit fort bien : « Ô mes étranges personnages, -pourquoi ne seriez-vous pas une poésie ? ». Que l’on parte en effet de là. La mécanique poursuit et se dresse narratif et dérivant en lui-même, le poème. Ainsi peut-on lire le récit ondulant de personnages traversés par le monde. Mais si vous avez le goût des structures, la culture des livres, la méditation s’accompagne de références plus ou moins explicites, d’énigmes presque : les mondes passent l’un dans l’autre, l’espace est en abîme. Si le poème est un accès plus vrai au monde alors s’y confondent les lieux, les histoires, les théories, s’incluent les échafaudages en une sorte de tout, façon nœud de Lacan. Autant le dire tout de suite, il faut une certaine malice, une sensibilité sûre et une culture sérieuse et large pour percevoir les subtilités, les renvois,(rien n’est laissé au hasard, chaque détail fait sens) les dialogues presque entre les personnages, les livres, les auteurs que Blanchon invite. La mise en place est rigoureuse, dessine des figures symétriques, une forme de mystique et le livre ne s’épuise pas en un état d’âme.
Reprenons : avant Baudelaire, avant Mallarmé, le poème était très strictement soumis à une forme. On avait l’espace du sonnet (rythme et rime) auquel s’ajustait le poétique. Nous sommes aujourd’hui de plus en plus préoccupé par l’informe et ce qui échappe justement à cet espace déterminé. Le vers libre, l’espace de la page etc. ont engendré des formes plus délicates à saisir en raison d’un apparent relâché soumis en vérité à des précisions, des exigences autres qui échappe pour partie à toute formulation théorique.
Peut-être vaudrait-il mieux parler en place de « forme informe », d’une forme complexe et ductile remplaçant les formes normées, fixes. Quelque chose qui a des bords mais pas forcément de limite (comme les scientifiques disent de l’univers qu’il est fini et non borné). Qui contient autant les mots que les vides, disons encore « un espace ». Tout semble fonctionner comme ces architectures mentales qu’inventèrent les orateurs grecs pour mémoriser leurs discours : un espace vernaculaire peuplé d’objets activant des idées.

Quelque part, pour maintenir ce cadre d’énonciation, cet « espace du poème », il s’agit de recréer une structure, des structures, qui contraignent quelque part l’informe pour le mettre en tension. Il y a quelque chose dans cette mathématique cachée (et on revient tout le temps à cette belle image de Platon : la musique des sphères) qui est de l’ordre d’une mystique, l’espace du poème lui-même étant porteur de sens comme un cercle tracé fait signe. Ici le temps déroulé mois après mois construit la narration et ses déplacements, appelle des lieux. Parties et sous parties s’emboitent dans des symétries évoquant quelque chose de l’éternel retour nietzschéen, de la circulation. Poème constitué de poèmes dont certains de la main de Martin, retournant la chose comme un gant. L’énonciation est multiple, joue à plusieurs niveaux pour atteindre à nouveau ce qui était présent dans les livres précédents : la perte de l’auteur parmi ses personnages même, l’énonciation depuis un lieu, depuis le temps, depuis les lectures (et les références encore une fois sont nombreuses), depuis tous. Enonciation depuis quelque chose qui pourrait être l’Histoire.

1 Commentaire

  1. dorothy

    Un livre qui semble singulier et difficile mais exigent. A découvrir (fin janvier d’après les infos trouvées ailleurs) donc…