lectures d’hiver

Lectures d’hiver, regard rétrospectif et cursif à l’arrivée du printemps.

C’est toujours pareil, on lit dans le mouvement de la pensée, avec interruptions, sursauts, embardées, retours. Des choses mènent à d’autres, on dérive. Il y a la forme du livre mais il y a aussi la forme moins linéaire de la bibliothèque dont il n’est qu’un extrait. La mise en réseau par le livre.

Certains livres sur les étagères ont maintenu la position horizontale des livres à lire d’autres ont migré pour combler les trous de l’archive après avoir été lu. Certains sont venus déposer à leur place. Il y a aussi des livres que j’ai voulu reprendre et que je n’ai plus trouvé (Foucault). Et toujours, plus de pages que de temps.

-Lu Mouvement par la fin de Philippe Rahmy (Cheyne éditeur, 15€) que je n’avais jusqu’ici que feuilleté, repoussé à plus tard en attente du bon moment. Retrouvé le lieu qui était le sien dans les SMS de la cloison, ce que l’on ne pourrait mieux décrire que par le sous-titre qu’inscrit Rahmy lui-même : un portrait de la douleur. L’auteur y dresse cette ombre dominante qui accompagne la maladie et conditionne son rapport au monde. Ainsi, par le langage lui est-il possible d’en dégager une volonté propre, une forme de liberté. C’est ce geste qu’il offre par le poème.

-Lu A notre humanité de Marie Cosnay (Quidam éditeur, 12€), emporté par le flux dense qui mêles paroles intérieures, folie intemporelle et moments historiques. Attentive aux drames humains, à leur caractère quotidien, à l’indifférence générale qui l’emporte souvent dans le mouvement confus Marie Cosnay demande s’il est possible d’écrire sur ces violences faites à notre humanité, et comment. Les clandestins qu’on laisse mourir à la frontière, ceux qui hantent le creux sale des rues, ceux qui brûlent dans un hôtel sordide au loyer exorbitant appellent des dates, des faits en cascade jusqu’à la Commune, théâtre historique mais contemporain dans le détail de toute actualité.

-Lu Proust est une fiction de François Bon (Seuil, 20,5€). On est loin de la biographie comme il faut, Proust raconté pour fêter le centenaire de la publication de Swan. Comme il l’a fait avec la musique, les Stones, Led Zep, Dylan, la ville, les objets de l’enfance et le livre parmi eux, François Bon travaille l’autobiographie, comment tout ça le fonde, quel rapport il entretient avec. On se retrouve au coeur du travail de la fiction, quand les temps et les lieux se mêlent pour restituer le dialogue mental de celui qui écrit, lit. J’ai écrit une note plus développée ici.

-Lu L’image manquante de Rithy Panh (Grasset, 8€). Acheté pour le titre, mais j’en attendais trop, sans doute, pour être comblé.

-Lu Allons-nous liquider la science ? d’Etienne Klein (Flammarion, 6€). La mise en question du savoir et de l’autorité scientifique, les dangers sans doute d’une dérive des recherches fondamentales répondant à un besoin philosophique de comprendre à la domination des nécessités économique demandant à la science des applications rentables à court terme.

-Lu Géricault, Le radeau de la méduse de Jérôme Thélot (éditions Manucius, 10,20€). Rencontré par l’intermédiaire de François-Marie Deyrolle à l’occasion de la présentation de sa revue dans laquelle Thélot avait écrit un texte sur Alexandre Hollan nous avions discuté d’art et de modernité nous disputant gentiment sur Picasso. Ce bref essai qu’il consacre au plus emblématique des tableaux de Géricault témoigne d’une grande finesse et restitue les enjeux de l’œuvre entre la question de l’instant prégnant, du sublime, de l’expérience qui concerne toute la peinture dans ce qu’elle porte de sombre vertige.

-Lu Walkscapes de Francesco Careri (éditions Jacqueline Chambon, 21, 80€). Riche traversée de la marche comme pratique esthétique qui mène des traces les plus anciennes de l’histoire de l’humanité jusqu’au Land art en passant par le surréalisme et les premières dérives situationnistes. Livre de référence.

-Lu Les dernières nuits de Paris de Philippe Soupault (Gallimard). Livre de dissension avec André Breton mais pas avec le surréalisme dont il est un des fondateurs et dont il dit ne pouvoir être détaché. Traversée de Paris la nuit et de son « fantastique social » pour reprendre la formule de Mac Orlan où chaque énigme est poursuivie puis mise à plat.

-Lu En cherchant Majorana d’Etienne Klein (Flammarion, 17€). Un livre de physique qui se lit presque comme un polar où la silhouette furtive du physicien mythique nous guide à travers le siècle et les grandes questions scientifiques.

-Lu Charles Ardent de Marie-Laure Dagoit (éditions Derrière la salle de bain). Livre érotique dont la crudité est un des arguments esthétiques, accumulations et jubilations menant presque au chant.

-Lu Suzanne et les croutons de Claude Louis-Combet (éditions l’atelier contemporain, 15€). Je dois avouer que je ne connaissais pas Claude Louis-Combet et que je me méfiais presque de cette histoire de sensualité retournant l’épisode biblique de Suzanne et les vieillards. C’était sans compter sur la langue de Louis-Combet, jubilatoire, délirante, portée par un flot continu mêlant délire, grotesque, tragique et sensualité dans un déluge qui restitue à l’imaginaire biblique sa porté d’illustration du drame humain.

-Lu Sauf les fleurs de Nicolas Clément (Buchet/Chastel, 9€). Jamais livre n’aura été acheté sur un aussi mauvais argument : Nicolas Clément c’est aussi le nom de mon beau-frère. Une agréable surprise de découvrir une langue singulière qui restitue la poésie et le vertige de cette jeune fille confronté à des violences familiales.

-Lu La sculpture au défi de Didier Ottinger (L’échoppe, 8,70€). Pour accompagner l’exposition du Centre Pompidou sur le surréalisme et l’objet. Petite traversée historique des questions du siècle entre engagement politique et poétique absolue, les objets surréalistes fondent une physique de la poésie.

-Lu Les larmes d’Eros de Georges Bataille (10/18).
L’ultime livre de Bataille esquisse à grand traits une histoire des passions humaines où horreur et volupté, désir et mort révèlent leurs liaisons.

-Lu Pierre pour un Alberto Giacometti de Michel Leiris (L’échoppe, 8,90€). Suite de notes qui reviennent sur les divers aspects de l’œuvre et cette question centrale de l’expérience phénoménologique de la façons qu’on les choses de ses présenter à nous.

-Lu Le rire de Nathan de Philippe Blanchon (éditions La termitière, 8€). J’y ai consacré une note de lecture, évoquant aussi Chevaux de Vagues : ici.

-Lu Ouvrir Vénus de Georges Didi-Huberman (Gallimard, 23,70€). Longtemps qu’il trainait sur mes étagères, attrapé d’occasion et me disant que plus tard. Et puis, venant de rédiger un bref texte d’introduction au travail d’une amie dans lequel il était question de l’ouvert, de l’éviscération, des pratiques de dissections et autres travaux anatomiques où la beauté vénusienne se double d’une fascination pour l’obscur et l’informe, le livre s’est imposé sur la table de travail. Didi-Huberman articule la représentation de Vénus par Boticcelli aux cires anatomiques, à Bataille, à Sade.

-Lu Le roman d’un être de Bernard Noël (POL, 15€). J’en avais déjà lu de larges extraits parus dans des catalogues dédiés à l’œuvre de Roman Opalka et avais apprécié la forme, adéquate à son objet, son attention au corps, à l’espace comme à l’objet. Un peu à la manière de Charles Juliet dans ses livres sur Beckett, Van Velde ou Soulages, Bernard Noël restitue ses échanges avec l’artiste, donnant à lire les réflexions d’Opalka sur son œuvre, ses exigences, sa fascinante position dans l’art.

-Lu Bashung(s), une vie, de Marc Besse (J’ai lu, 6,70€). Marc Besse nous restitue le parcours de vie d’un chanteur atypique, le combat permanent, le travail, les heures folles.

-Lu Chevaux des vagues de Philippe Blanchon (La termitière/ La Nerthe, 21€). Aborde le vertige instable du présent par l’histoire géopoétique. Russes, Américains, avec pour centre la figure de Juan Gris.

-Lu Le geste et la parole d’André Leroi-Gourhan (Albin Michel, 17, 75€). Longue analyse de l’évolution animale et de la fabrique de l’homme moderne par la libération de la face dans l’acte de prédation et déchiquetage à la faveur des membres antérieurs. Ainsi se dessine la face, se dégage l’espace disponible au développement cérébral.

-Lu Par mottes froides d’Armand Dupuy (Le taillis Pré, 10€). Très beau recueil ancré au quotidien, aux choses de vie, dans ce qui échappe d’ordinaire dans le mouvement de vivre. J’y ai consacré une note de lecture plus complète ici.

-Lu Personne n’est à l’intérieur de rien, correspondance Novarina/Dubuffet (l’Atelier contemporain, 20€). Si je n’avais jamais rien lu jusqu’ici de Novarina, l’œuvre de Dubuffet dans ses multiples facettes ne m’est pas inconnue. J’ai eu plaisir à y relire cet entretien conduit pour une revue et dans lequel Dubuffet livre l’essentiel de sa philosophie entre déplacement perpétuel, recours à l’intuition hasardeuse, effort constant pour échapper à ce qui dans les formes sournoises de l’habitude impose ses partis-pris, ses dogmes, son asphyxiante culture.

-Lu Entretien avec Paul Keller de Philippe Blanchon (La Termitière, 5€). Entretien dans lequel l’auteur met en perspective ses livres successifs et évoque comment se construit sa poétique entre éthique, engagement esthétique et dialogues avec les grandes œuvres modernes anglophones et russes.

-Lu Leçons de Solfège et de piano de Pascal Quignard (Arléa, 7€). De ce qui dans l’histoire le relie lui à Julien Gracq par l’entremise des cours de musique des Demoiselles Quignard auxquels se rend, penaud, le jeune Louis Poirier. Toujours chez Quignard cette abondance de détails factuels croisant les moments et les vies comme pour redonner son volume à une réalité perdue par la polyphonie des voix, des points de vue et malgré tout ou par tout cela, le sentiment de la fiction juste au bord. Une vingtaine de pages, comme un rapport détaillé pour dire la blessure depuis laquelle toujours on écrit. Récit qui s’accompagne de la petite conférence érudite qu’il teint à Lagrasse en 2010 en hommage à Gérard Bobiller.

-Lu Sur l’image qui manque à nos jours de Pascal Quignard (Arléa, 8€). Question insistante chez Quignard que celle de l’image qui manque, que ce soit en amont, du côté de la conception, l’insondable origine ou dans l’inconnu symétrique de la mort. Dans cette réflexion érudite, Quignard convoque des images mythiques comme l’homme tombant en érection de la grotte de Lascaux, le « plongeur » de Paestum à cheval sur deux mondes, puis deux fresques antiques italiennes. Images à chaque fois suspendues, manquant à se résoudre. La visibilité est immobilisé dans « l’instant d’avant », c’est l’entéléchie. Belle distinction conclusive entre l’image qui « voit ce qui manque » et le mot qui « nomme ce qui fut ».

-Lu Flaques d’Antoine Emaz (Centrifuges). Notes de journal où le travail se dit dans le quotidien. J’y ai consacré une note longue ici.

-Lu Lettres autour d’un jardin de Rilke (La délirante). Dans la confusion des bibelots que l’on peut trouver sur un marcher aux puces, le nom : Rilke, et un frontispice de Sam Szafran. 5€. Il n’en fallait pas davantage pour me décider. Dans cet extrait de sa correspondance, Rilke s’entretient avec une certaine mademoiselle Bonstetten à propos d’horticulture et de jardin mais en filigrane apparaissent quelques éléments de sa poétique, son choix de la langue française, son admiration pour Valéry…

-Lu Juan Gris, Ecrits (La Nerthe, 6€). Livre bref qui restitue à Gris sa position singulière, témoignant de ses rapports avec le Cubisme, avec le classicisme. Gris, comme l’écrit PhiliPPe Blanchon, est aussi précis dans ses Ecrits que dans sa peinture. A plusieurs reprises il témoigne de sa méthode, distinguant l’architecture de la construction pour définir enfin la peinture comme « l’expression de certains rapports du peintre avec le monde extérieur » et le tableau comme « l’association intime de ces rapports entre eux et la surface limitée qui les contient ».

-Lu La fulgurance du geste de Fabienne Swiatly (L’Amourier, 10,45€ ). Avec Armand Dupuy, elle fait parti des premiers auteurs du catalogue des éditions Publie.net et c’est avec ses fragments sur la ville que je l’ai découverte. Dans la foulée, j’ai lu Boire, puis Gagner sa vie devenant incidemment un fidèle, très sensible à sa sobriété et justesse d’écriture et à l’expérience dont elle témoigne. Elle fait parti de ces auteurs dont j’offre les livres. Il y a eu Une femme allemande, Unité de vie, le troublant Ligne de partage des eaux. A chaque fois l’ordinaire des vies que l’on pourrait dire Minuscules à la façon de Pierre Michon, mais saisies dans leur essentiel, leur intime, là où elles rejoignent toute humanité. En quelques phrases s’esquisse de l’intérieur l’ordinaire d’une vie de couple, de la passion au quotidien qui émousse et puis le désamour ou l’amour devenu unilatéral brisant l’équilibre fragile. Ce dans quoi ça projette brutalement. Fulgurance du geste. Drame sentimental, comme on dit. Sauf qu’à dire comme ça on ne dit rien de la réalité aigue qu’étouffe le fait divers.

-Lu Vertiges de W.G. Sebald (Babel, 7, 70€). Toujours cette errance à travers l’Europe à la recherche obsédante, de sa propre histoire, du fondement de sa mélancolie. Une écriture riche, attardée aux détails, brassant les lieux et les époques, les figues, les souvenirs.

-Lu Eugène Atget, poète matérialiste de Baudouin de Bodinat (Fario, 13,5€). Biographie cursive d’Atget, figure mythique, méconnue dont l’œuvre photographique fascine et fonde peut-être notre mythologie de la ville.

-Lu Adieu, essai sur la mort des Dieux de Jean-Christophe Bailly (Cécile Defaut, 14€). Difficile de suivre Bailly dans sa profusion, ses écrits essentiels sur la ville ou le paysage n’étant qu’une part de son abondante recherche. Dans cet essai, il déploie le constat nietzschéen de la mort de Dieu et de la permanence de son ombre encore en dressant une brève histoire du catholicisme et de ses accointances idéologiques avec le pouvoir monarchique d’abord puis avec le capitalisme comme manifestation d’un ordre fermé. Si le religieux n’a plus la place centrale, structurante qui était la sienne, le deuil n’en est pas pour autant fait au lendemain des Lumières.

-Lu Sentir le grisou de Georges Didi-Huberman (Minuit, 13,50€). Cet essai rassemble au fil d’une même pensée des réflexions développées lors d’entretiens, d’articles et de conférences. Ainsi l’on y retrouve l’évocation de ce fameux chant de Rocio Marquez dans la mine de Santa Cruz del Sil, en 2012 en soutient au geste de protestation des mineurs espagnols suivi de l’analyse de la Rabbia de Pasolini dont je crois me souvenir d’avoir écouté l’enregistrement vidéo. Essai érudit et pédagogique qui est tout autant une dérive de pensée hantée par la question de la lisibilité du présent.

Image : Antonello de Messine, St-Jerôme.

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