léger bougé dans l’image verbale du monde

En refermant le livre d’Albane Gellé je transportais encore ses rythmes et son phrasé, à en adopter par mimétisme les tournures mentalement. (Et c’est fou comme on écrit bien quand on n’écrit pas : les phrases et les idées s’induisent en une coulée sans efforts à peu près inépuisable. On habite un rythme et ce rythme vous porte, vous improvisez un jazz de mots.) Cette activité souple qui prolonge une lecture, c’est l’appréhension renouvelée du monde et comment, selon l’aphorisme de Wilde, l’art précède la vie, du moins comment il impose en amont des choses et par le regard même que l’on pose sur elles, ses outils ou ses filtres.

Techniquement, chez Albane Gellé, il y a cette sensation du monde dans son compliqué, dans sa confusion, faisant pression pour se dire. A la fois cette coulée du désir de dire et une sorte de constipation de la phrase, d’entrave qui fait que quelques mots marquent un temps pour s’énoncer d’un coup avec plus d’insistance, avec un peu d’espace autour qui leur fait caisse de résonance. On y sent, pour mieux dire, les mouvements de la pensée aux prises avec elle-même, faisant circonvolutions, élaguant les articles, sautant sur l’infinitif, le participe pour aller vivement au travers du réel. L’enjeu toujours renouvelé de la langue. (Et moi je sais bien comme le réel est trop épais pour qu’on ne soit pas amené à aller au travers avec quelques ciseaux, tout à l’heure je tenterai encore de dire comme il ricoche et se multiplie en moi et les mots buteront, auront la tentation de fuir, se prendront les pieds dans les motifs du tapis.)

Hier, comme j’avais à endurer cinq heures de train j’ai lu et pris des notes entre deux chapitres. Et pensant à cette lecture la semaine précédente du dernier livre d’Albane Gellé -bougé(e)- (Seuil) j’écrivais sans trop y penser : le monde intérieur, c’est le monde qu’on a passé dedans, qu’on a pris dans sa langue et qui s’est fait mouvement en nous, battement. C’est un petit cinéma portatif. Et il se fait que ce petit cinéma impose finalement en retour au monde ses rythmes qu’il a pris, les images et les tournures qu’il a forgé. En somme, on regarde le monde d’après ce qu’il dépose en nous – une sorte de fermentation. Est-ce qu’à cet instant précis je regarde les vignes avec un peu de l’ivresse qu’elles ont posé en moi ?

8 Commentaires

  1. Anonymous

    Malheureusement, une orthographe de-ci de-là défaillante vient jeter un voile sur vos textes. Dommage.

  2. pop

    Mon malheur, ne pas arriver à les déceler à la relecture. Mes excuses.

  3. Nicolas Rithi Dion,

    résonance, pour avoir lu ceci :

    Voir, c’est déjà rendre sien et comme tirer de son propre fonds l’objet que l’on rencontre. (Lévinas)

  4. pop

    pour les 1ers commentaires, c’est pas tant le « statisme »,l’immobilité, que l’inerte qui saute aux yeux ici. Le formel purement. Alors que chez A. Gellé c’est cette tentation du formalisme sans jamais y tomber -ou toujours rattrapé- qui insinue une tension.
    Et merci pour Lévinas, complètement. Et j’avais oublié que je l’avais lu.

  5. lataupe

    A l’instant précis où je vous lis je ne sens pas cette ‘ivresse des vignes’, mais un désir de dire la langue d’une autre, dans la langue même d’une autre presque, dans un mimétisme qui tient à la foi de l’humilité et de la finesse d’esprit.