Onzième bouquin de l’auteur, sans compter les entretiens rassemblés chez Albin-Michel. Peut-être ultime amusement de ce farceur mystique qui dit, empruntant à Baudelaire dans une introduction énigmatique, qu’il est « une immense jouissance que d’élire domicile dans le nombre ». Sans doute le livre le plus théâtral de Pierre Michon, avec ce bonimenteur, cet orateur qui tout le long vous interpelle « Monsieur » à la manière de celui qui connait l’histoire parce qu’il l’invente. Une sorte de magicien qui fait surgir des histoires – figure bouffonne de l’écrivain ? Théâtral parce que son sujet l’impose aussi, le Comité des Onze présentés en pied sur un tableau énorme comme leur appétit, comme leur désir vague plus ou moins fraternel, comme l’histoire même quand elle vous fait Dieu et salop en même temps. Ambigüité d’ailleurs de la commande, un tableau politique qui pourrait servir n’importe quel basculement de l’histoire. Un tableau improbable, un peu fou. Une grande image à double fond née dedans les replis, l’ombre, les intrigues. Pierre Michon, avec sa prodigieuse érudition et sa langue suave enveloppe et cisèle un grand songe qui mêle l’amour, le sang et la boue, qui dresse les hommes dans leur nudité, leurs passions déçues (tous à peu près sont des écrivains manqués), les tourments sordides, leur humanité en somme. Il transparait souvent à travers la figure du Limousin, prolétaire au dessus duquel s’échafaude le grand théâtre d’ombres plein d’emphase et de malice. Il est là en négatif, narrateur ou douzième homme. Et traine en filigrane cette idée baudelairienne de la boue changée en or. Michon pétri les mots, la langue pour en faire une tapisserie belle, un manteau. On se souvient de la préface aux Fleurs du mal : « le culte des images, ma grande, mon unique, ma primitive passion…» . On retrouve le lyrisme génial de ses phrases lapidaires et enlevées: « deux femmes prosternées de part et d’autre d’un homme, c’est le monde ». On retrouve la figure de la mère, le spectre du père comme dans son Rimbaud. L’art encore une fois est omniprésent, mélange de sacrifices et de magie, opération alchimique. Car on suit l’aventure de ce Corentin, « Tiepolo de la terreur auquel il arriva de peindre les Onzes ». Et l’Histoire peut-être comme unique sujet, celle qui fait les tableaux, qui se fait à travers des tableaux comme la vie se rêve. Bien sûr on y croit à ce tableau (ces tableaux) attesté par Michelet ; sinon qu’à vérifier tout n’est que fiction, mystification. Ce narrateur vous balade comme vous baladait le Clamence de Camus dans la Chute, il se joue de vous, vous embobine. Comme chez Borges s’insinue un vertige, un renversement de la réalité dans la fiction, ce vertige d’être au monde. Il y a chez Michon une mystique de l’apparition, un dévoilement des choses dans l’ébullition de la fiction, quelque chose du prestidigitateur.Et il semble plus que jamais s’amuser de trousser cette improbable tableau, de venir le poser là, en plein Louvre où tout le monde pourra venir vérifier qu’il n’y est pas, que le limousain s’est joué de nous.

et mystique même en dehors de son livre, dont il raconte presque avec amusement en tout cas détachement la genèse en deux temps, paraît-il, venu sur le tard, qui aurait dû paraître plus tôt, en germe depuis longtemps, avant la fulgurance?
je voulais davantage en parler, et puis je n’ai pas eu le temps, et puis tu le fais bien. Il est drôle de voir que cet apres midi dans le train, de retour sur paris, une femme lisait le dernier livre de Pierre Michon, pendant que je lisais celui de Didier Blonde, sur un conseil de Jean Le Gac. Voir que l’on lit les Onze dans le train, ça me fait du bien, alors que la semaine passée, trois jeunes filles étaient happées par de gros livre d’un certain Marc L.
Le livre de Michon m’a marqué. J’ai lu en savourant le moindre des mots, simples. J’ai lu et c’est pour moi un grand moment que j’ai passé avec ce livre, ces derniers mois. Ce n’est pas souvent.
PM, on attend toujours le suivant qui tarde après avoir bouffé comme un salop le dernier. Le cercle grandi. A M. Lévy reste les têtes de gondole des supermarchés. Lu juste la veille Terrasse à Rome de Quignard, pas mal du tout. Et là suis dans les mémoires de Chirico. Assez confondant, il renie l’art moderne en bloc, se prend pour un être exceptionnel plus intelligent que la majorité et tout simplement génial, vénère la tradition. Un peu écœurant à la lecture. J’arrive à Toulon/Marseille aujourd’hui, vais voir ce qu’il y a à voir.
je descends demain à toulon
finir l’emménagement
on peut tente de s’y voir?
pourquoi pas à la nerthe?
dernièrement j’ai lu le peintre de tamaris de jean le gac, aussi. un délice…, je en sais pas si tu l’as lu.
à tres vite j’espere
Frêle noyau, livrant ses choix aux vents, aux carrefours, aux brins d’herbe, pierres gisantes où ne demeure que ce qui devient deux, s’innocente, s’incurve, s’abaisse à ses propres poussières…Ici le lieu n’est plus enclos ni territoire, don d’emblée saisi, lest de chance, dépouille des lois. Comment condamner ou pardonner lorsque l’on est comme l’eau qui va partout où aller se peut, fin sevrant ses moyens plutôt que les plier à ses offices ?
Climat de la lisière, accueillant sans peser, conviant au passage, pas au séjour…En lui, l’ombre même s’allège, dénude et sépare, en appelle aux orées de ce jeu qui mène, haies valant énigmes, à découvert dans le champ qui s’éloigne sans bouger, mûrit le serpent dans la soudaineté embuée où, comme à jamais, fond le regard, et ses doubles.
Le réel est énigmatique pour ceux qui y croient, mais qu’importe?
L’adolescent de toujours marche, veille, soupèse. Il est seul. Ce qui vaut, et vaudra, ne se mesure qu’à son aune.
« Il y a chez Michon une mystique de l’apparition » – si juste, oui, c’est ce qui m’avait le plus frappé, marqué, et c’est ce qu’il me reste aujourd’hui, deux mois après l’avoir lu (ai oublié les pages sur la boue, le limousin, le père : c’est peut-être aussi de m’être plongé après Michon, dans La Révolution française de Michelet…)
Mais cette mystique de l’apparition, j’ai eu l’impression de la lire en aboutissement (en complétude) de tout l’oeuvre précédente : faire élever l’image d’un tableau à la fin du livre : remplacer le tableau par son rêve, son écriture, son désir – l’idée mystique de la présence réelle, comme tâche, l’ultime (la seule ?) de la littérature ?
amusant, sans compter les entretiens chez Albin, ce livre est son onzième publié…
Je le trouve très malicieux, il à l’air fier et amusé de sa farce. Oui j’aime aussi ce « rôle » de la littérature que je retrouve dans la peinture.
Courageux de te plonger dans son histoire! J’avais bcp aimé il y a quelques années la mer, puis les insects, les oiseaux et qqes extraits de journal et la sorcière…
il avait donné un très bel entretien à Alain Veinstein, le mois dernier, dans ‘du jour au lendemain’
http://sites.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/jour_lendemain/fiche.php?diffusion_id=73276
on ne peut plus l’écouter en ligne, mais j’ai encore le fichier audio, si ça t’intéresse, je peux essayer de l’héberger en ligne… (voir te l’envoyer ?)
à envoyer ça doit être lourd…