J’avais peut-être, en m’acheminant vers Montluçon, dans l’idée de reprendre quelque chose comme le journal régulier que j’avais tenu lors de ma précédente résidence d’artiste à Valenciennes. Là bas j’y étais seul ou à peu près, isolé quelques mois, et, comme un papier mis au feu, je devais finalement me crisper sur moi même pour exister dans l’espace. La situation était propice et le déplacement avait quelque chose de formidable à un tel moment de ma vie et dans cette affinité avec les frontières que cette situation géographique conférait. Il m’arrivait de ne croiser personne de trois jours et de rester muet dans mon enceinte de briques comme dans les rues mornes qui comme une onde en prolongeaient l’épicentre. M’accompagnaient alors les quelques succès rock que dispensaient une radio belge dans un petit poste antique. Il me semblait sentir alors comme une décélération, un déploiement du temps dans ce resserrement de l’espace. Pascal là-bas me confiait à je ne sais plus quelle occasion comme les premières impressions manifestes que lui avaient causé son arrêt de la cigarette c’était cet éploiement du temps désormais à disposition. Ce fut une semblable sensation de disponibilité énorme qui devait tatouer vivement les premiers temps de mon séjour. Une conscience de l’espace vide qui dans les villes s’accompagne de cette disponibilité des rues, des géométries et du ciel pardessus. J’avais consommé l’année à Paris à maintenir de concours les activités courantes de la vie, les journées de fac, les visites d’expositions, les lectures, l’élaboration d’une œuvre. J’avais participé à quelques belles expositions, découpant la journée dans tous les axes que j’empruntais en moto. Combien de départs furieux sur ma vieille 125cm3 dont les clignotants, le feux arrière et le feux stop s’étaient absentés par fatigue; dont le frein arrière était approximatif comme la tenue de route par temps de pluie ? A Valenciennes je sentais le temps rasseoir comme la poussière l’agitation passée se re dépose sur les reliefs. C’était alors une écriture forcenée, s’évertuant à rejoindre les moments dans ce creux où tout ne demande qu’à s’effiler, à perdre sa cohérence. C’était rapiécer et conjointement témoigner avec un peu de stabilité -celle que confère la chose écrite- de ce moment « ovni », cette réalité qui se donnait soudainement comme invue, creuse. J’en ai tiré par extrait un texte à l’issue incertaine pour la revue de l’ensba. Ce que proposait d’explorer le numéro était la question « où ? » et cette écriture témoignait un peu de façon instinctive de l’inspection qui se fait lorsque l’on abandonne l’univers quotidien pour être peu à peu apprivoisé par un autre. Ce moment de latence, de flottement, dans lequel il me semblait être encore dans une sorte de transit. Certains disent que l’âme voyage moins vite que le corps et par une persistance semblable à la persistance rétinienne le voyageur arrivé à destination demeure encore en partie dans ces non-lieux ou ces limbes du déplacement. Il arrive en deux fois. C’est une expérience semblable que j’ai faite et c’est après un mois peut-être que je cessais de regarder les murs, le sol, cette façon qu’on les volumes de s’induirent en territoire, comme des choses neuves.
J’arrivais à Montluçon avec mon sac de couchage, tout mon confort tenait en une sacoche. Comme logement m’était donné au huitième étage d’une tour hlm dans un appartement vaste et équipé qu’il me faudrait partager avec un autre résident, les premiers jours deux, l’agitation coutumière semblait se déplacer. Tout était bien différent. Je venais de quitter Paris pour Lyon et tout comme pour l’âme et le voyageur des choses demeuraient en arrière comme le courrier, la caf, la connexion internet. Tout ce qui avait mis cinq ans à s’assembler jusqu’à devenir l’existence compacte et exiguë de mon appartement parisien s’était comme dissocié en route. Déménager c’est un peu rebâtir. J’arrivais donc à Montluçon passablement effeuillé, accueilli par quelques apéritifs, vernissages, une certaine agitation et bientôt les cours à dispenser pour quelques classes de l’agglomération.
L’étirement silencieux qui dessinait ma période valenciennoise de résidence m’évoque ce numéro du magazine littéraire consacré à l’éloge de l’ennui. J’y avais découvert par un bref encart l’écriture de Pierre Bergounioux, le premier mot. J’avancerais par la suite à travers cette opiniâtre présence au monde dont chacun de ses textes témoigne jusqu’au second tome de son carnet de notes paru récemment et dont je m’apprête à entamer le parallélépipède. Il y a dans l’écriture une part d’ « éloge de l’ennui » ou quelque chose qui serait de l’ordre de l’attente dans ces limbes acres parce qu’un vide serait creusé pour l’accueillir. Parfois comme jouer avec une bulle de savon que l’on déplace, que l’on retient en apesanteur en agitant un peu l’air autour. L’écriture serait la possibilité de maintenir un peu la bulle, la considérer un instant au moyen de ces petites turbulences. Et conjointement c’est exercer une inlassable pression inquisitrice, une curiosité désespérément attaquée à un réel qui intrigue.
Parler de bulle, de décélération et de suspend me rappelle ces œuvres de Vincent Leroy vues récemment sur une foire d’art et à propos desquelles j’ai écrit un court texte. Confié avec d’autres à la prochaine livraison de la revue bimestrielle Semaines j’en dépose ici quelques lignes, comme un avant-goût.
Il se peut qu’un jeune homme envoie à son amante un billet où il écrit : je te regarde mais ne te vois pas, tout excède le compte rendu que je pourrais me faire… et c’est ce que nous aurions envie de dire aussi des œuvres de Vincent Leroy exposées en ce moment à la Galerie 5213 tant elles semblent vouloir s’extraire avec une légèreté toute délicate, gracile, au réel dont elles font pourtant parti pour imposer leur présence nue et entêtante. Très peu de choses à vrai dire : trois sphères bougent, aléatoires, par de timides et brèves inclinaisons, ce qui n’est pas sans rappeler les déplacements tactiles des oursins. Trois vérins malaxent un cercle de plexiglas dans un mouvement lent qui n’en finit pas, imposant par empathie une décélération du regard qui finit par nous plonger dans la contemplation élastique des existences primordiales. Il y a cette belle image évoquée par Valéry dans son livre sur Degas : Mallarmé dit que la danseuse n’est pas une femme qui danse, car ce n’est point une femme, et elle ne danse pas. Cette remarque profonde n’est pas seulement profonde: elle est vrai; et elle n’est pas seulement vraie, c’est à dire se fortifiant toujours plus à la réflexion, mais encore est elle vérifiable, et je l’ai vue vérifiée. La plus libre, la plus souple, la plus voluptueuse des danses possibles m’apparut sur un écran où l’on montrait de grandes Méduses: ce n’étaient point des femmes et elles ne dansaient pas. C’est absolument juste. Disons que le jeune homme dont nous parlions tout à l’heure pense alors à cette figure échappée d’un jeu surréaliste et, faute de mieux, à recours d’image, de cette impression globale conclut : un beignet de larmes.
Nos amours et nos questions sont continus. Tout ça avance comme une houle.
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