Dans cette situation exécrable il est sans doute plus qu’utile, comme le dis Chloé Delaume, de « localiser les points de sauvegarde ». Quitte à ne faire continuellement que marcher tout autour, creusant une ornière qui les ferait ressortir un peu. Nos îles. Ainsi j’ai déjà pu ici copier quelques pages importantes, évoquer quelques œuvres, à la manière d’une invite.
J’ai déjà lu la plus part des textes de Pierre Michon ces quatre ou cinq dernières années, et j’ai toujours consommé ça un peu comme un sauvage, traversant gloutonnement des livres toujours un peu minces mais tournés et ciselés de manière qu’on les imagine pas plus longs. Ma comparaison vaut ce qu’elle vaut mais c’est un peu comme une pâtisserie fine interminable à trousser pour la bouchée qu’on en fera, sinon qu’elle aurait aussi la grossièreté franche des vieilles terres, ne serait pas que prouesses de glaçage mais corps aussi. Nous pouvions le lire dans ses entretiens, beaucoup de travail, d’immersion (dans le vin aussi, mais l’ambition est trop grande, l’homme trop humble, pour qu’il n’en subisse pas les abattements), pour que le livre semble se donner enfin et que le travail de l’écrivain soit de coller au plus proche par les mots et les rythmes à cette image subtile. Il en découle que les livres de Michon sont d’un éclat singulier, d’une saveur sans pareille, à peu près sans age.
Ici alors les 2 premières pages de Rimbaud le fils, Gallimard 1991.
« On dit que Vitalie Rimbaud, née Cuif, fille de la campagne et femme mauvaise, souffrante et mauvaise, donna le jour à Arthur Rimbaud. On ne sait pas si d’abord elle maudit et souffrit ensuite, ou si elle maudit d’avoir à souffrir et dans cette malédiction persista ; ou si anathème et souffrance liés comme les doigts de sa main en son esprit se chevauchaient, s’échangeaient, se relançaient, de sorte qu’entre ses doigts noirs que leur contact irritait elle broyait sa vie, son fils, ses vivants et ses morts. Mais on sait que le mari de cette femme qui était père de ce fils devint tout vif un fantôme, dans le purgatoire de garnisons lointaines où il ne fut qu’un nom, quand le fils avait six ans. On débat si ce père léger qui était capitaine, futilement annotait des grammaires et lisait l’arabe, abandonna à bon droit cette créature d’ombre qui dans son ombre voulait l’emporter, ou si elle devint telle que par l’ombre dans quoi ce départ la jeta ; on n’en sait rien. On dit que cet enfant, avec d’un coté de son pupitre ce fantôme et de l’autre cette créature d’imprécation et de désastre, fut idéalement scolaire et eut pour le jeu ancien des vers une vive attirance : peut-être que dans le vieux tempo sommaire de douze pieds il entendait le clairon fantôme de garnisons lointaines, et les patenôtres aussi de la créature de désastre, qui pour scander sa souffrance mauvaise avait trouvé Dieu comme son fils pour le même effet trouva les vers ; et dans cette scansion il maria le clairon et les patenôtre, idéalement. Les vers sont une vieille marieuse. Il paraît donc qu’il en composa dès l’age le plus tendre un grand nombre, ceux-ci latins, ceux-là français ; dans ces vers, qu’on peut vérifier, le miracle n’eut pas lieu : ils sont de la main d’un enfant bien doué de la province, dont la colère n ’a pas trouvé encore son rythme propre et comme consubstantiel, ce rythme juste grâce à quoi elle s’échange en charité sans s’émousser d’un poil, colère et charité mêlées dans un même mouvement s’enlevant d’un seul jet et retombant de tout leur poids, ou s’envolant mais restant là mêlées, pesantes, infirmes, comme une fusée d’artificier qui vous pète dans les mains mais impeccablement gicle, tout cela qui plus tard devait endosser le nom d’Arthur Rimbaud. Ce sont des gammes de collégien. Et dans l’époque qu’il couvrait de ces gammes des pages quadrillées, on est sur que la risette n’était pas son fort et qu’il boudait, ainsi qu’en témoignent les photos que des mains dévotes ici et là ont rassemblées, multipliées comme des petits lapins, et qui sans s’altérer sont passées par toutes les mains dévotes du monde : avec sur ses genoux le petit képi d’artilleur de l’institution Rossat à Charleville, avec à son bras l’inénarrable lambeau de lingerie cléricale dont les mères jadis pour la communion affublaient les fils, et ici ses petits doigts glissés dans la tranche d’un missel qu’on veut croire vert chou, là bien cachés dans la calotte secrète du képi, mais toujours le regard méchant et droit, au-devant de lui porté comme un poing, comme tenant en grande détestation ou désir le photographe qui dans ces époques se mettait sous une cagoule noire pour bricoler de l’avenir avec du passé, trafiquer du temps, l’enfant sans désemparer faisait la gueule. Et la suite de sa vie, ou notre dévotion, nous enseigne que sous cette apparence l’étendue vraie de sa colère était considérable : pas seulement contre le brassard et le képi, mais contre le brassard et le képi aussi. Car sous ces défroques, à ce qu’on dit, il y avait l’ombre du capitaine et la vivante créature de refus et de désastre, de refus au nom de Dieu, qui lui fustigeaient l’âme pour qu’il devînt Rimbaud : non pas eux en personne, mais leur fabuleuse effigie de part et d’autre du pupitre ; et peut-être de toutes ses forces les haïssant l’un et l’autre, haïssant donc les vers dans quoi patenôtres et clairons s’épousaient, il aimait d’amour la mission qu’ils exigeaient de lui. C’était pour ça qu’il faisait la gueule. Il persista, et on connaît la suite.
Pierre Michon, Rimbaud le fils
LES FAUX HUMBLES
Il ne connaissent rien de Rimbaud
Les pondeurs d’éxégèses
Aux vanités de suif
S’ils en connaissaient juste
Un fragment de semelle
Ils pondraient du vers
Comme une pluie de mousson
Ils voient leur propre obscurité
Sans lire entre les mots
Le paysage qui scintille
Et éblouit leurs yeux gourds
De ses fastes de cour des miracles
pas loin de 63 ans, et comme il le dit lui même, son oeuvre tient dans une besace. 10 courts livres témoignant d’une exigence acharnée et peu commune. Et si ce temps est celui du travail de la langue, il est aussi celui de la lecture et je pense que pour donner plusieurs années de sa vie à une petite centaine de pages, il s’est immergé plus qu’on ne le fait de coutume dans Rimbaud et ses alentours. Jusqu’à en tirer une compréhension singulière et aiguisée. ça vaut la peine de gouter les quelques 100 pages qui suivent.
COMMENTAIRES DE SPECIALISTES
Celui qui commente un poème
Ne l’a jamais lu
Comme celui qui commente un tableau
Ne l’a jamais vu
Les commentaires sont oeuvres
D’artistes insensibles
Qui justifient l’ignorance d’eux-mêmes
Par un avis qu’ils prétendent judicieux
Sur l’obsidienne qui inonde
La clarté de leur regard
Je partage votre goût pour les écrits de P. Michon.
Je l’ai découvert avec « Vies minuscules » qui m’avait vraiment touchée.(et tant pis si écrire « touchée » revient à ne pas dire grand chose).
Michon est un écrivain qui parle, aussi, très bien de l’écriture.
wooo la mobylette !!!
Tu fais trop de bruit là
Ça fatigue
Un bel hommage…
J’aime la façon dont vous parlez de lui.
Une saveur sans âge oui. Et sans durée.