Les tableaux bricolés de Nicolas Nicolini.

« La pensée sauvage construit des édifices mentaux qui lui facilitent l’intelligence du monde. »
Claude Lévi-Strauss

« Ce qui compte n’est pas le tableau de chasse mais ce qu’on apprend du territoire exploré. »

Nelson Goodman

Un jour un homme traça au sol de la pointe d’un bâton quelque chose qui ressemblait à un cercle. Il avait pour modèle la lumière dont l’incandescence traverse ainsi l’espace du ciel jour après jour et qui revient continuellement après s’en être éloigné sur le lieu qu’elle a quitté. La main va s’écartant de son point d’origine et puis courbe en gardant l’œil dessus, décide de la rejoindre par un détour : un cercle ou quelque forme patatoïde, disons une boucle. Ou peut-être était-ce un simple effet mécanique de l’épaule qui fait, comme on peut l’observer, qu’un homme tenant au bout de son bras tendu une pointe ou un stylet s’apparente à un compas. Qu’un rien l’agite et il vous tourne des tempêtes de cercles.
En tout état de cause, la ligne, hésitante, bouclait sur elle-même, scellant son espace, fondant un lieu.
Il y inscrivit deux points, déposant côte à côte deux cailloux.
Ainsi fait il contempla l’ouvrage et jugea que c’était bon.
Peut-être venait-il de fonder le premier temple ?
La chose déjà faisait signe. Il se pencha dessus, il semblait même qu’elle le regardait. Alors il plongea dans son regard, le méditant longuement.
En cet endroit se condensait tout le mystère du monde.
Il suffisait d’assembler des choses glanées alentour, de les accorder, et se faisait une figure.
Il n’est nullement nécessaire d’aller au-delà pour ensemencer le monde, l’ouvrir à lui-même. Le bricoleur démultiplie le monde de l’intérieur.
« Le monde est rond. », écrira Gertrude Stein.

Peut-être ne traça-t-il ce paysage ou ce visage qu’à l’intérieur même de sa conscience par un mouvement de l’esprit. Ramassant un galet comme celui de Makapansgat, lui reconnaissant le schématisme d’un visage, il aura buté sur cette coïncidence qui le distinguait des autres galets et le concernait. Et c’est en distinguant que celui-ci fit cercle.
Était-ce une image, comme on nomme la vie autonome des apparences ? Un vestige durcit en cours de se fondre dans le sol comme il se fait que chaque vie rejoint dans l’immobilité et l’affaissement le substrat sur lequel elle est venue au jour ? La figure d’un ancêtre ? D’une divinité ? Ou une forme embryonnaire et mal dégauchie, ruinée avant terme, exsudée par la matrice terrestre et sans avenir ?
Sans doute était-ce indécidable et d’autant plus désirable et fascinant.

Peut-être, sur le modèle de ce visage acheiropoïète, paréïdolique, s’essaya-t-il à produire un de ces objets qui renvoyait à autre chose qu’à lui-même. Une forme de lieu ou d’être – cela se confondait – autour duquel pourraient se dilater l’espace et tournoyer le temps.
Il aurait trouvé une autre pierre, y aurait glissé un os comme ça c’est vu, ou aurait usé de matériaux périssables et qui ne nous sont pas parvenus. Il aurait procédé par assemblage, combinaison. Il aurait bricolé quelque chose comme il bricolait déjà avec ses perceptions, son imagination, avec les signes pour se débrouiller du monde et déterminer ses mouvements, ses choix.
Ce geste, on l’aurait appelé art. Oui, il aurait fait œuvre d’art. Des œuvres comme autant d’hétérotopies, comme le mystère fait corps.

C’est le genre de mythologies que suscitent les œuvres de Nicolas Nicolini. Petits tableaux-reliefs, assemblages, concrétions qui rappellent les paysages miniatures des bento japonais qu’on emporte le matin pour le déjeuner, les piluliers et les boîtes à outil compartimentées en lesquelles s’organise tout un monde et dont on sait, à s’y pencher, qu’ils dépassent les seules fonctions auxquels ils sont affectés. Un militaire, un voyageur y verra son paquetage. Un amateur d’art se souviendra des boites en valise de Marcel Duchamp, des théâtres énigmatiques de Joseph Cornell, de collages dadaïstes, de certaines toiles métaphysiques de Giorgio di Chirico, des sculptures d’Alberto Giacometti et des toiles de Jean Hélion qui semblent illustrer la définition que Lautréamont donna du beau : « la rencontre sur une table de dissection d’un parapluie et d’une machine à coudre ». Du bureau et du mur aussi que s’était composé André Breton, avatar, milieu XXe, des cabinets d’amateur ou cabinets de curiosité du XVIe, autel au surréalisme accolant fétiches et toiles rêveuses, objets d’art populaire ou ethnographiques, bizarreries excitantes.
Ce qu’il nous reste d’adolescence retrouvera, nostalgique, la chambre qu’il s’était composé chez ses parents, caverne affective, autoportrait psychologique. Quand l’enfance retrouvera les traces des jeux qu’elle inventait. Le tiroir ou la boîte où l’on massait son trésor, figurines, petits mots, taille crayon en canette de coca, monnaie étrangère, coquillage ramené de vacances, trombone, dé à jouer, canif de poche, carte postale au nom aussi exotique de Samarkand ou La Bourboule, tessons qu’on voulait croire antiques.
Peut-être remonteront en mémoire les ex voto et reliquaires massés dans une chapelle secondaire d’une église baroque. L’établi sur lequel se chevauchent les rebus, les outils, les bricolages abandonnés et les papiers annotés de schémas de meubles, de côtes, de listes de courses : vis 3,5, tasseaux 20×30, colle, papier-verre…
Chacun pourrait faire sa liste. Les montants et les croisées de fenêtres sont faits pour qu’on y distribue les rêves. Les choses les plus frustes, les plus naïves, sont aussi les plus touchantes dans la façon précaire et sans discours ni théorie qu’elles ont de tenir dans le chaos du monde.
C’est le plus merveilleux. Qu’ici sous vos yeux avec des bouts de rien, sans trop de façons non plus, ou préciosités excessives, un monde de formes, matières et couleurs se tiennent, tiennent tête à l’entropie. Il pourrait n’en être rien et tout cela pourrait s’effondrer, se disloquer, se défaire si ne s’insinuait derrière un apparent arbitraire quelques affinités électives, quelques nécessités subtiles. Si derrière l’aspect fruste et pauvre et même parfois déroutant de ces assemblages ne s’opérait un véritable travail d’orfèvre dans le jeu des accords, des renvois et des équilibres, dans la musique de ces petits tableaux. Alors vous l’accueillez comme un visage qui s’esquisse et vous ouvre à son monde, comme une sorte de floraison, comme ces sculptures involontaires que font parfois les encombrants sur les trottoirs. Une forme. Oui, Focillon avait vu juste : « Le signe signifie, alors que la forme se signifie. »

Image : Gestalt opus incertum, 2024
plâtre, cire, papier, bois, pigment, acrylique, 12x12cm

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