lettre à BN – le visible et l’invisible.

Cela me faisait conclure que la fabrique des images par la vue était chez l’homme indissociable de l’intellection et de la conceptualisation. Ce constat que nous faisons souvent de l’intervention forcenée de la langue dans notre rapport au monde. Nous plaçons des mots devant les choses, nous regardons avec notre tête et sans doute, communément, nous ne voyons pas (et cela ne m’a étonné qu’à demi d’apprendre par une publication scientifique que la vue fonctionnait à peu près comme ces claviers intuitifs qui finissent les mots que l’on commence d’écrire anticipant par un jeu de probabilités). Cela se justifie du point de vue animal, pratique, efficace, lorsque l’on réduit le monde à un rapport de prédation et de conservation. Disons que c’est l’usage, le fonctionnement normal de ce point de vigie, de ce mécanisme d’information que d’informer justement, donner sens, contour à l’informe, travailler la perception pour déclencher le geste.
Qu’en est-il des marges ? Moments d’attention flottante où les ponts semblent rompus ? Moments de dessaisissement ? Contemplation pure, dissociée de toute action, de toute intention. Peut-on atteindre au cœur de cette expérience sans que les moyens par lesquels nous entendons nous en rendre compte à nous même (le langage, outil de l’objectivation par excellence) n’interfèrent dans l’observation ? Moments d’avant la langue, de l’enfance, de la première humanité, des concepts les plus primitifs ? Comment chez le nouveau-né sont vécus les premiers stimuli visuels dans leur vague jeu de luminosité, leurs contrastes ? Le vu ne bascule-t-il pas déjà dans le lu si la mémoire travaille déjà à renseigner chaque à-peine-perçu?
Peut-on atteindre, l’esprit informé, expérience faite, ces zones enfouies de la mémoire ? Que nous en reste-t-il ? Cette approche est-elle incompatible avec le mode de la conscience ? Cette sortie hors du champ du langage n’exige-t-elle pas l’absence de témoin (n’étant pas de témoin sans témoignage) ? N’est-elle pas sans traduction ? N’est-elle pas encore, pour parler avec un paradoxe, un point aveugle ? (la vue ne pourrait témoigner d’elle-même qu’à se muer en langue)
Je repense à cette phrase bouleversante livrée abruptement un jour à la stupéfaction de ses parents par un enfant mutique depuis la naissance qui versait là un abîme de sens : « pourquoi je vois pas mes yeux ? ». Constat simple : le regard échappe à lui-même.
Ce sont là nos questions effectivement et qui concernent assez peu le consommateur passif d’images qui, dans des lapsus révélateurs, oublie la leçon de choses de Magritte et confond mot, image, réalité et réel, s’en rendant à l’apparence pour toute chose. Ceux-là se conforment en quelque sorte à l’usage premier, utilitaire – animal si l’on peut s’entendre là-dessus – de la vue, regardant pour reconnaître, pour se rassurer, déterminer le monde, s’en faire un lieu tangible tandis que le visible nous rend à son vertige. Ils s’accrochent aux mots comme on s’accroche au bord. Le regard et tout ce qu’il induit sont occultés d’évidence par l’usage naturel.
Nous sommes peut-être des amoureux du vertige, fascinés par l’abîme qui filtre derrière les mots, ancrant là notre différence ?
Dans l’obstination que j’ai à peindre continuellement des arrangements muets, la contemplation simple, je me dis parfois que les commentateurs de circonstance qui témoignent par des articles dans des journaux n’auront peut-être bientôt plus rien à dire, ayant décrit cent fois la méthode, le sujet apparent, les sentiments simples que cela inspire, il n’y aura peut-être plus qu’à se taire, se rendre au visible. Tenter de dire encore nécessitera un travail de la langue, d’épouser cette « zone intermédiaire » que vous évoquez entre l’indicible du vu et l’invisible du nommé. Une langue peinture.

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