Lundi ou mardi j’ai visité l’exposition de l’Institut d’art contemporain. J’ai posé quelques notes à la pause de midi dont je me disais qu’elles n’étaient sans doute pas sans lien avec ce qui nous occupe.
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Admettons. La chose peut se dire très simplement. Il y a une vitrine d’un certain volume comme on peut en voir dans les musées de l’homme ou des antiquités, aux proportions approchant celles d’une table de salon. Et dans ce volume vitré on peut voir, sédimentée et opacifiant les vitres, une poudre sableuse ocre qui semble avoir été agitée, projetée sur les parois sous l’action de trois ou quatre hélices de ventilateur qui apparaissent là au repos dans le fond de ce grand aquarium.
La mécanique suggère que le dispositif doit se mettre en marche à intervalles réguliers, projetant à nouveau le pigment dans ce volume de verre avant de s’apaiser et se figer en dunes ocres comme les sables du désert après une tempête. (Je lirais plus tard que l’œuvre s’intitule Haboob, ce qui signifie vent violent en langue arabe)
Pas de quoi sans doute se laisser retenir, sauf qu’on est là, qu’on regarde et que quelque chose en nous apprécie ce tumulte apaisé, abstrait dans son espace, vaguement dramatisé par les pales immobiles. On redoute même un peu que le mécanisme se déclenche, s’épuisant alors dans une sorte de démonstration comme ces simulateurs utilisés à des fins scientifiques. Mieux vaut en rester là, à ce suspend prolongé, ce temps gelé.
Sans doute se forme-là quelque chose comme une hétérotopie, une « utopie localisée » comme la défini Michel Foucault. Et ce lieu-là échappe à l’homogénéité apparente des espaces utilitaires, économiques, des espaces de l’utilité pratique pour proposer comme une issue, une brèche. C’est, pour reprendre Foucault, le cimetière, le grenier, le grand lit des parents sur lequel on « découvre l’océan, puisqu’on peut y nager entre les couvertures ; le ciel, puisqu’on peut y bondir sur les ressorts ; c’est la forêt puisqu’on s’y cache ; c’est la nuit puisqu’on y devient fantôme entre les draps ; c’est le plaisir enfin, puisque, à la rentrée des parents, on va être puni. »
Cette cavité pour nous apparaître dans sa promesse semble répondre à quelque chose de profond en soi et qui échappe au verbe. Quelque chose qui articule l’ordre et le chaos, les pulsions qu’ordre et chaos intériorisés manifestent en soi. Un temps la sculpture se laisse presque lire comme une métaphore. De ces étendues intériorisées, l’attente et le surgissement du risque quelque part tapis. Ou la sédimentation de ces expériences primitives.
Il faut aller plus avant et c’est difficile. Se porter au niveau du ventre, de la mémoire du corps pour tenter de dire ou de situer avec quelle image la chose entre en écho. La grammaire ne peut y tenir longtemps sans se disloquer.
C’est à ce moment que la tête bifurque, exploite d’autres pistes plus balisées, l’appel de références et la constitution d’un champ, les sculptures d’un autre artiste dont j’ai perdu le nom qui réalisait ainsi sous vitrine des explosions ou expériences similaires qui venaient teinter, opacifier les parois en laissant à voir des traces, belles, de ces brutalités. Une installation de Tatiana Trouvé vue dans une des éditions du printemps de septembre à Toulouse et comment un tas de terre laissant voir les nuances de strates évoquait derrière la vitre une sorte de vivarium, jouant de ces frictions sensibles entre le naturel et l’artificiel à l’œuvre dans les peintures de Gilles Aillaud (mais peut-être est-ce que je mélange plusieurs expositions, je n’ai pas retrouvé l’image que j’avais gardé en tête). De ce souvenir dériver à quelques sculptures de Wilfrid Almendra pour la même mélancolie, lequel m’évoque incidemment une photographie de Luigi Ghirri, une silhouette derrière la vitre d’un arrêt de bus. Un jeu de ricochets qui pourrait se jouer longtemps.
Comme si la pensée n’était qu’à s’engendrer depuis, l’écho frayant son propre chemin à travers la mémoire.
Je reviens à la vitrine. Cette manifestation, ce phénomène de dunes et de strates, d’opacité sableuse dont j’occulte volontairement la référence météorologique ou anecdotique, il me faut qu’elle soit là repoussée, isolée dans l’espace du verre, de la vitrine comme le regard ou la parole repoussent les objets au bout de leur perspective dans l’espace de la représentation. C’est ainsi l’installer dans le paysage, lui reconnaître le lieu dans lequel elle se manifeste, la portion d’espace physico psychologique dans laquelle, littéralement, elle a lieu.
Dans ce mouvement, on pense mettre la chose en évidence comme le peintre recule pour mieux voir le tableau en train de se faire, le tableau auquel il travaille. C’est aussi, passé l’échauffement, couper le fil, lui restituer son altérité, sa part inconsciente.
On le sent bien, le titre impose une lecture, l’autorité du sens. Et on mesure dans cette fixation du sens l’étendue de la perte. On désire davantage l’esquisse, le bruissement, non pas l’absence absolue de sens, mais son inépuisable tension. « Le sens, écrit Roger Munier, est un abus de pouvoir. Mais d’abord il aveugle. » Devant cette vitrine, ignorant son titre et la réduction qu’il accusait, il me semblait être en présence de, je fabriquait en moi ce bruissement panique, cette agitation sourde qui n’emprunte le regard que pour traverser le corps, l’insensé.
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