lettre à Léonor_4

Je faisais cette remarque pour moi-même dernièrement : comment l’œil fabriquait de ce que je percevais là-bas devant, une image. Et que cela était lié à la distance. Comme dans ces panoramas ou dioramas au XIXème siècle où les éléments de premiers plans étaient reconstitués en trois dimensions et complétés à l’arrière-plan d’un décor peint mêlant à la faveur d’une illusion spectaculaire le réel à l’image. Avec la distance, les choses perdent leurs attributs concrets, détails, odeurs, textures, ce qui relève du toucher pour ne laisser à percevoir qu’une épure sans plus de réalité que ces images que l’on projette en soi pour les rêves ou la mémoire. La notion même de paysage procède de cette mise à distance, de l’appréciation esthétique et donc d’une pratique du monde. Je me souviens d’Henri Cueco témoignant d’une conversation qu’il avait eu un jour, lui, l’artiste, avec un bonhomme du cru, paysan ou homme de la terre. Ce dernier dans son patois n’avait pas d’équivalant à ce qu’énonçait l’artiste jugeant de la beauté du paysage. Il n’y avait dans son monde, celui-là que portait la langue au bord du siècle, qu’un vérité ancestrale, pratique : un bon païs, de bonnes terres, fertiles pour la culture.
Sans doute a-t-on pris l’habitude d’ignorer ordinairement le fond de la terre pour ne juger que de loin des vallonnements de sa surface comme la langue dans ses usages conceptuels s’est décollée des choses, les a simplifiées ou épurées pour en faire dans l’esprit des objets plus maniables. Quand on avance ainsi le mot terre pour lever une image, un concept, et se les échanger comme dans un commerce, ne fait-on pas usage d’une terre appauvrie, synthétique, archétypale, amoindrie de ses qualités concrètes ? C’est tout le travail de la poésie d’ailleurs, selon Bonnefoy, que de travailler la langue pour lui permettre de convoquer le sensible, proposer une alternative, « s’inquiéter des échafaudements à travers les siècles de la pensée conceptuelle. ». Bonnefoy a encore ces mots : définissant la pensée utilitaire ordinaire qui simplifie et généralise comme un « aveuglement qui affecte aussi la conscience de soi de la personne, qui ne peut plus penser son appartenance à l’être du monde », « la poésie est la mémoire de cette perte, un effort pour rétablir avec ce qui est le contact perdu. »
Aujourd’hui j’ai reçu l’enveloppe que tu m’as envoyé, contenant des morceaux glanés au bord de la route, « là où la nature rejoint le chemin », c’est à dire à portée de soi, quand le paysage n’est pas encore ce qu’il deviendra au bout du regard.
Ce qui étonne encore, c’est cet écart, comme l’eau que l’on recueille dans le creux de la main ne semble plus avoir avec la mer dont on l’extrait qu’une parenté lointaine et presque anecdotique. Quel lien puis-je faire entre ce qui se donnait dans son étendue tout au bout du regard et ces brindilles, éclats de bois, fleur déposés devant moi ?
J’aimerais rétablir une continuité entre l’image et la chose, comme Giacometti tentait de le faire tentant de faire tenir ensemble dans son attention le fond et la figure.
Le hasard m’a fait tout à l’heure attraper un petit livre de Rilke : « nous en sommes encore à peindre les hommes sur fond d’or, comme les tout premiers primitifs. Ils se tiennent devant de l’indéterminé. Parfois de l’or, parfois du gris. Dans la lumière parfois, et souvent avec, derrière eux, une insondable obscurité. Cela se comprend. Pour distinguer les hommes, il a fallu les isoler. Mais après une longue expérience il est juste de remettre en rapport les contemplations isolées, et d’accompagner d’un regard parvenu à maturité leurs gestes plus amples. »
Il y a des moments peut-être, avec leur part hallucinatoire, de communion et d’ampleur au-dedans, un peu comme Rimbaud marchant les chemins, enveloppant les distances et les proximités. C’est comme pour suivre ce que l’on disait : « Les palissades sont si hautes qu’on ne voit que les cimes bruissantes. » « Je serais bien l’enfant abandonné sur la jetée partie à la haute mer, le petit valet, suivant l’allée dont le front touche le ciel.
Les sentiers sont âpres. Les monticules se couvrent de genêts. L’air est immobile. Que les oiseaux et les sources sont loin ! Ce ne peut être que la fin du monde, en avançant. »
.

J’ai la tête trop brumeuse ce soir, alourdi par une mauvaise crève, pour aller plus loin. Te dis à bientôt.

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


deux + 8 =