Plutôt que répéter ici ce que j’ai dit ailleurs, copier/coller. parce qu’être artiste c’est aussi s’interroger de concours sur les modalités de l’art, partager des difficultés et les troubles dans lesquels ça nous plonge de défricher ce genre de jungle.
Il y a par exemple cette dernière exposition de Richard Deacon galerie Ropac sur laquelle j’aurai voulu écrire mais qui ne m’a rien soufflé : seulement j’avais cette œuvre en face de moi, sa présence magnifique, magistrale. J’observais le travail technique, la précision industrielle mêlés de quelque chose d’artisanal, une sorte de labeur amoureux, pour donner cette tournure. On aurait pu évoquer là les affinités avec un univers de formes scientifiques, schémas atomiques ou autre, l’importance de la matière qui se donnait à voir dans ses polissures, le travail des pleins et des vides inhérent à la sculpture. La simplicité de réception de l’œuvre, son évidence, et la complexité technique du volume et de son assemblage. Rien de bien neuf, rien de bien édifiant à dire en sorte. Après, le travail de celui qui écrit sur l’art (car je préfère écrire sur l’art à la manière d’Apollinaire plutôt que faire métier de critique) serait sans doute d’essayer de dire la manière qu’à l’œuvre de vous taire, de dissiper tout discours. Dire le sentiment de présence, ce qu’il a d’excédent. Pour cela convoquer les façons qu’à Antonioni par exemple d’exprimer en image le sentiment d’angoisse, chercher du coté des formes moles de Tanguy. Si vous êtes un peu historien, digresser du coté de la sculpture anglaise, de Cragg à Caro en passant par Woodrow et Flanagan. Et pour s’aider un peu, rien de mieux que de citer au besoin quelques propos de l’artiste, éventuellement les considérations d’un critique ou historien.
On comprendra comme aborder le travail en cour d’un jeune artiste vous enlève pas mal de ces béquilles. D’autant plus grande est la difficulté si l’œuvre tâtonne et peine d’elle même à affirmer une direction identifiable, univoque. Vous êtes alors devant un objet sans prise, flottant dans le contexte. C’est pas tout à fait vrai, en fait vous discernez bien des pistes, nécessairement plurielles, on parle de peintures murales, vous pensez à Tremlett, à Lewitt, Alberola, Cuzin. Ce n’est rien de cela pourtant. Les dispendieux aplats vous orientent plus près du colorfield, des grands tableaux expressionnistes abstraits de Cliford Still, Newman, de la peinture démontée à ses composantes primaires : forme et couleur. Et en effet, les projets muraux qu’on vous présente semblent jouer des puissances expressives de la couleur, de quelques formes. Si ce n’est que quelques jeux étranges d’harmonies et disharmonies évoquerait aussi des recherches plus récentes qui rappellent, on ne sait pas bien pourquoi, les abstraits allemands de Richter à Ohelen. Il y a toute une école abstraite que je connais mal, sans doute affiliée à l’art concret ou formel, qui se serait emparé de ces préoccupations picturales. Quelqu’un comme Bustamante y aurait pioché dans son travail récent sur plexiglas. (mais on peut penser aux extrêmes contemporains, Jonathan Lasker, Pia Fries, David Reed etc.) Comme tout ça ne m’intéresse pas tellement en général et ne me nourri pas, j’avoue avoir quelques carences de ce coté. Je pense naturellement à Stella pour cette manière de mettre en forme éloquente des choses hétérogènes et douteuses, comme des rebuts. A y regarder de plus près, et c’est en un sens coïncidence amusante, ces grands muraux ne répondent que partiellement à l’esthétique expressionniste et formaliste. S’il brisent par d’étranges assortiments de couleurs les harmonies spiritualistes de ces derniers en y instillant un grincements, ils y ajoutent des étrangetés qui pourrait évoquer un peu les formes-valises (comme on dirait les mots-valises) d’Alberola ou la mécanique de symbolisation du grand verre de Duchamp. Et si je disais tout à l’heure « coïncidence amusante », c’est que ce surréalisme dévié nous replace aux débuts historiques des abstractions américaines qui en subissaient l’influence. De deux choses l’une, soit les muraux de E. sont à appréhender comme des variations formelles compliquées d’intrusions comme des images prégnantes ou de quelques images concrètes à la manière d’un Rauschenberg ou d’un Polke (encore que je connaisse moins et comprenne mois le deuxième ; recherche sur les modalités d’image, soit). Soit, il s’agirait là de quelque collage néo dada (notre époque le justifierait) d’une manière de dire la complexité du monde, toute en affectant une désinvolture paradoxalement exprimée en grand et avec séduction (il ne m’étonnerait pas que ce soit le format et la volonté d’esthétisme qui soit à l’origine d’une difficulté). Une volonté d’immédiateté, de simplicité, mêlée d’affection pour l’enfance ou les représentations primitives évoquerait peut-être une complexe manière d’être au monde sans réelle certitude ni direction, les œuvres étant alors tout à la fois surfaces d’expression naïve et lieux de recherche de sens où se traceraient les termes d’un problème. Un des problème, et quelqu’un comme Raymond Hains l’à dit je crois, c’est qu’un moment les choses vous semblent interchangeables, que le tableau peut être le lieu de variations innombrables et à peu près toutes légitimes et acceptables. Malaise de l’art contemporain qui s’est si bien défait de tout canon qu’il flirte souvent alors avec l’arbitraire. La critique souvent alors semble un exercice de style et l’on peut consacrer ou condamner sur un même argument. Peut-on dire que ce que l’on trouve mauvais aujourd’hui nous fascinera peut-être demain, que chacun à ses raisons -toutes légitimes- et que notre réticence ne fait qu’accuser nos propres bornes, que rien n’est si déterminé, si discriminant. Pour preuve l’éclatement des pratiques, les enthousiasmes divergents. C’est un autre problème qui nous égare mais, au regard de quelques bibelots contemporains, on ne distingue plus qu’une vague autorité d’état, un académisme en retard sur lui-même et qui ne sait plus très bien comment reconnaître ses moutons. Peut-être le problème d’un art qui serait déconnecté de la vie, tournerait sur lui même rassis d’auto citations. Mais revenons : Comment assembler deux formes et deux couleurs, ce qui en soit est très simple et offre des possibilités infinies, y ajouter par ici une image ou une texture, un « effet », et convoquer l’attention, nourrir le spectateur ?
Si les visitant dans une galerie, ces muraux retiendraient mon attention ? une des difficultés est qu’à priori je n’ai pas d’affinité dans cette recherche et si la peinture d’un Belorgey ne m’excite pas en soit, je serai naturellement plus enclin à en déceler les fonctionnements pour en cerner le territoire et déterminer nos empiètements. D’un Bernard Frize (puisque nous en parlions récemment), je reconnaîtrai les qualités tout en ne pouvant rien en tirer pour moi même, je n’achèterai pas le livre. A priori alors si je voyais tes muraux, sans doute j’y porterai intérêt, je pourrai trouver ça beau, étrange, mais je crois aussi que je ne trouverai pas grand chose dans ce travail pour me l’approprier. Peut être cette ambiguïté de lecture dont on a déjà souvent parlé, je ne sais pas si je saurai quoi en faire de ce grand mural. Il me dirait une possibilité, une manière de faire de la peinture aujourd’hui, mais je ne vois pas ce que ça pourrait me dire à moi. Y’a cette grande surface bleue au mur, ce H et puis cette photo, OK. Soit. Pas vraiment de porte d’entrée, de hall d’accueil. Ça reste très hermétique, très frontal. Il y a un coté « graphisme » là dedans, j’avais l’impression un peu de bouquiner un magasine comme « étapes ». Ça ne me dit pas un sentiment comme les plexis de Busta, (les lumières) très simples aussi, me disent une mélancolie asphyxiée et tactile. Comme les perspectives de Kiefer, très connes en fait, disent un univers infini pris dans la matière. Comme les bricolages de Boltanski disent les petits rafistolages de la mémoire, de la mort. Mais j’avoue que c’est aussi histoire de sensibilité personnelle et de limite. Je suis passé ce week end devant deux Richter abstraits (les verts et jaunes vifs, gestuels) et un Polke sans trop y faire attention, ça ne me disait rien. Je croiserai un simili Polke au salon de Montrouge je me dirai « oui, ok, on peut coller des images de diverses sources, peindre sur de la tapisserie à motif, y coller un gant de jardinier et une grosse dégoulinure, tramer du texte, ça peut s’avérer assez décoratif et puis quoi ? » a l’époque de Hausman, ça avait quelque chose d’inouï, d’émouvant dans l’apostrophe que ça dessinait et on le sent en regardant, ce coté « envers et contre tout ». le problème du « tout possible » aujourd’hui c’est qu’on est blasé de tout ça, c’est tellement normal que ça ne peut plus nous émouvoir comme avant. Mais enfin, là encore c’est un naïf ressenti personnel. Curieusement j’ai lu chez Bergounioux dernièrement cette remarque à propos d’Armleder dont il visitais une expo en 95 : « cela aurait sans doute ému au début du siècle dernier, au temps de Duchamp. On reste assez froid, aujourd’hui que la croyance en la valeur irréductible de l’activité artistique comporte, aussi, l’attente du coup de force qui, sous ombre de la contester, la recrée. » Il y a un peu de ça dans ma remarque.
C’est pourquoi aussi je suis persuadé qu’il ne faut pas recherche l’assentiment chez autrui pour déterminer son œuvre, ce doit être d’abord nécessité intérieure, conviction personnelle. Le fait que tu doutes ou cesse un moment d’y croire peut transparaître dans tes œuvres comme une faiblesse, un manque de conviction. C’est la persévérance qui convainc ensuite les autres. Je suis sur que les gens se pencheront sur nos cas lorsqu’ils diront « encore lui ! ah, il est pas mort alors, et ma fois ça semble se développer son histoire, conquérir une cohérence et viser une direction, faudrait que j’y regarde de plus près ».
Et effectivement, à force de persévérance, envers et contre tout, le travail se sera nourri de l’intérieur, développé. Faut pas se mentir, si le travail est difficile, c’est pas le spectateur qui tentera tout seul de se convaincre qu’il devrait y regarder mieux mais c’est à nous d’argumenter, de revenir au charbon.
Ce que je te dis là t’aidera sans doute à rien. Peut être à Trondheim tu aimeras la pâleur du ciel sur des cabanes en bois et tu bosseras là-dessus avec ta manière qui bien que difficile d’accès à la faveur, me semble-t-il, de t’être personnelle.
Par blog interposé (n’exagérons rien), je vous souhaite la bienvenue sur mon blog (qui renvoie d’ailleurs au vôtre).
Bonne continuation et à bientôt (par blogs interposés).
Et rassurez-vous, Sophie Calle ne m’empêche pas de dormir, ni même ses apparitions…! Mon je(u) est un autre.
Cher Jérémy, Je suis de retour à Singapour, il est GMT + 8, je ne tombe pas sur votre article, ton article, je me dirige vers ton Blog, et si en face de moi derrière les vitres de ma fenêtres je vois le skyline de la ville avec les gratte-ciels illuminés, ton article me parait être une autre « Lumière ». Tu poses la question sur ce qui en est de faire la liaison entre le travail des Autres et le sien, je pars d’ailleurs de la notion que le seul regardant fait aussi un travail artistique. En face d’un travail: On en fait quoi! On passe son chemin ou l’on s’enrichi? On peut aussi avoir envie de travailler soi-même aprés appropriation ou avoir envie de se jeter par la fenêtre, faisant constat de ses propres faiblesses. Il y a tant d’Artistes dont le travail semble de qualité, mais n’émeuvent pas, et je ne parle pas du coeur mais d’intelligence émotionnelle artistique le QIEA. J’ai assez horreur des gens qui en Art parle de cœur.
J’ai appris avec le temps que certains Artistes ne disent rien en un seul travail, il faut avoir un regard sur tout leur parcours et toute leur œuvre. Je pense qu’Armleder en fait partie. Polke au contraire me donne le coup de foudre au regard d’une seule toile.
Pour sa dernière exposition au Kunsthaus de Zürich, toutes les travaux présentés avaient été créés pour le lieu et dans les derniers mois précédant l’expo.
Je te conseille d’aller voir l’exposition Louise Bourgeois au Tate Modern,je suis resté époustouflé par son parcours, car pour dire vrai son travail seulement érotique, je ne sais pas trop quoi en faire. Il y tout chez elle, en regardant cette expo on visite le 20ème siècle.
>a-l: je plaisant évidemment.
>tk: merci de faire le détour de si loin. oui j’ai l’impression que l’oeuvre est un ensemble de choses qui font sens. je suis un peu extrème dans cette lettre pour remuer un ami et force un peu le trait mais dans le fond c’est ça. pour l’expo à la Tate, j’aimerai (jamais mis les pieds à Londres) et cette idée qu’un artiste à l’oeuvre exigente visite son siècle, je la partage. malheureusement le temps de rien et le prix de train en france ayant explosé il m’est même difficile d’aller à Paris suivre les expositions.