Le ciel est couvert. Il y
a des travaux dehors. Je galère depuis hier avec deux formes grises que je n’arrive
pas à faire aller ensemble. Ça vient peut-être du bleu que j’ai mis sur la
droite et qui tour à tour disparait du champ visuel et puis rappelle à l’œil sa
violence ou sa bizarrerie. A une toute petite nuance de ton. Hier en partant j’avais
laissé le chaos mais aujourd’hui que j’y reviens ça semble tenir mieux. Comme s’il
avait fallu la nuit à reposer pour que les choses se fassent. Une des
difficultés c’est que le regard que l’on pose change constamment. Ainsi, les
choses elles-mêmes, la lumière et tout ce fond derrière les yeux. Rien n’est
stable, rien n’est sûr. On voudrait dire : « Arrêtez de bouger sans
cesse pour que je puisse voir enfin un peu ! ». Mais Mallarmé a dit
juste : on ne peint pas les choses mais une relation, un rapport entre les
choses. Au premier plan il y a aussi ces ombres mauves au bord d’un vert cru
posé sur du sombre. J’ai regardé Gauguin et j’avais même envie de mettre de
l’orange mais alors tout ça tuerait complètement l’harmonie de gris colorés -un
peu bleutés pour les ombres et ocre- que j’ai essayé en partie haute. Un moment
le tableau hésite entre cette harmonie de gris et un débordement coloré. Evidemment
chaque touche que l’on pose, même discrète, modifie tout le tableau, le jeu des
équilibres. Et je dirais même : change le problème. Ainsi, d’un moment à l’autre
c’est et ce n’est pas le même tableau auquel on travaille. C’est pas comme si
on avançait droit. Je passe des heures à peindre sans pinceaux, envisageant des
modifications, des combinaisons diverses, essayant de prévoir les effets. Ça me
fait penser à ces joueurs d’échec envisageant touts les déplacements possibles
et leurs conséquences loin devant le geste. Qui dirait que ce n’est pas
peindre, regarder un tableau ? On se perd dans le vertigineux champ des
possibles, la multiplicité des combinaisons. Peut-être que plus on court après
les choses plus elles échappent. Il faudrait les laisser venir avec un faux
détachement. Guetter du coin de l’œil. Enfin, je n’en sais toujours rien et ça
me paraît chaque fois un peu plus difficile. Ça peut paraître absurde tout ce
mal pour accorder des formes mais il faut croire que je me suis bien accommodé de
mon bourreau pour ne demander rien d’autre qu’assez de temps et d’énergie pour
y retourner.
a des travaux dehors. Je galère depuis hier avec deux formes grises que je n’arrive
pas à faire aller ensemble. Ça vient peut-être du bleu que j’ai mis sur la
droite et qui tour à tour disparait du champ visuel et puis rappelle à l’œil sa
violence ou sa bizarrerie. A une toute petite nuance de ton. Hier en partant j’avais
laissé le chaos mais aujourd’hui que j’y reviens ça semble tenir mieux. Comme s’il
avait fallu la nuit à reposer pour que les choses se fassent. Une des
difficultés c’est que le regard que l’on pose change constamment. Ainsi, les
choses elles-mêmes, la lumière et tout ce fond derrière les yeux. Rien n’est
stable, rien n’est sûr. On voudrait dire : « Arrêtez de bouger sans
cesse pour que je puisse voir enfin un peu ! ». Mais Mallarmé a dit
juste : on ne peint pas les choses mais une relation, un rapport entre les
choses. Au premier plan il y a aussi ces ombres mauves au bord d’un vert cru
posé sur du sombre. J’ai regardé Gauguin et j’avais même envie de mettre de
l’orange mais alors tout ça tuerait complètement l’harmonie de gris colorés -un
peu bleutés pour les ombres et ocre- que j’ai essayé en partie haute. Un moment
le tableau hésite entre cette harmonie de gris et un débordement coloré. Evidemment
chaque touche que l’on pose, même discrète, modifie tout le tableau, le jeu des
équilibres. Et je dirais même : change le problème. Ainsi, d’un moment à l’autre
c’est et ce n’est pas le même tableau auquel on travaille. C’est pas comme si
on avançait droit. Je passe des heures à peindre sans pinceaux, envisageant des
modifications, des combinaisons diverses, essayant de prévoir les effets. Ça me
fait penser à ces joueurs d’échec envisageant touts les déplacements possibles
et leurs conséquences loin devant le geste. Qui dirait que ce n’est pas
peindre, regarder un tableau ? On se perd dans le vertigineux champ des
possibles, la multiplicité des combinaisons. Peut-être que plus on court après
les choses plus elles échappent. Il faudrait les laisser venir avec un faux
détachement. Guetter du coin de l’œil. Enfin, je n’en sais toujours rien et ça
me paraît chaque fois un peu plus difficile. Ça peut paraître absurde tout ce
mal pour accorder des formes mais il faut croire que je me suis bien accommodé de
mon bourreau pour ne demander rien d’autre qu’assez de temps et d’énergie pour
y retourner.

« Qui dirait que ce n’est pas peindre, regarder un tableau ? » Très belle phrase.
Cependant, la position du spectateur en mesure d’agir sur l’objet regardé – celle du peintre au travail, ta position en l’occurence – et celle du spectateur ordinaire, qui n’est pas en mesure de modifier le tableau qu’il a sous les yeux, génèrent me semble-t-il des regards de nature différente. En effet, dans l’acte du regard les règles du jeu ne sont pas les mêmes.
Face à un tableau exposé, chacun ne s’imagine pas le champ des possibles, car celui-ci est clos. Même devant un tableau que l’on sent défaillant, est-on en mesure de chercher comment y remédier ? (à moins sans doute d’être déjà peintre avant d’être spectateur, de regarder le tableau achevé en tant que peintre et donc de spéculer sur les possibles à titre d’exercice stimulant, bien qu’un peu vain… Mais un spectateur non peintre n’entre pas dans ces conjectures en regardant un tableau, à mon avis)
Par contre, le regard du peintre sur son travail en cours est un regard privilégié car il a prise sur le cours des évènements : cette capacité agissante permet alors en effet que regarder et peindre ne deviennent plus qu’un seul acte. Mais c’en est une condition primordiale. Tu n’es pas dans une relation esthétique avec ton tableau, comme un spectateur ordinaire, mais dans une relation artistique, dans un acte de création.
Il me semble.
En tout cas, merci de faire partager ces tentatives de saisir en mots ce qui se trame dans ta tête au moment où tu crées.
C’est vrai, je parle depuis moi. Et ce travail du regard agit ensuite quelque soit la chose regardée et je me prend à rêver à un feu rouge sur les masses d’arbres, l’équilibre qui se fait avec un pylône…et mentalement j’arrange le monde ou teste ma sensibilité en m’arrêtant sur des rapports bizarres. Une vrai maladie.
mon commentaire à sauté.
Oui, c’est vrai. J’en suis à poser toujours, par déformation professionnelle, un regard actif sur les choses jouant dans l’oeil de compositions, imaginant des ajouts ou des retraits, testant mon jugement sur des rapports bizarres… c’est un peu une maladie.