L’inquiétude d’être au monde

Dernièrement, j’évoquais encore
comme certaines formes chaotiques et instables de l’art contemporain pouvaient
être lues comme un écho à l’état du monde, au doute dans lequel il nous laisse,
et la plus grande précarité. Rien à quoi se raccrocher, sinon l’angoisse de l’écroulement,
de l’affaissement, alors on bricole avec ce que l’on a, en urgence. En somme,
nous édifions, dans des formes sommaires, notre inquiétude. 
Alors naturellement, un livre
affichant comme titre : « L’inquiétude d’être au monde » ne
pouvait que m’interpeler. « L’inquiétude est le nom que nous donnons à ce
siècle neuf, au mouvement de toutes choses dans ce siècle ». Je me suis
demandé si chaque siècle n’avait pas eu son « inquiétude », supposait
l’angoisse de ne plus mettre l’homme au centre du monde, de la perception de l’univers
avec son déploiement infini, la chute des dieux. Mais justement, l’auteur,
Camille de Toledo, introduit l’inquiétude par la phrase vertigineuse de Pascal :
« le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie ». XVIIème
siècle : on est passé de l’espace clos aristotélicien au déploiement
infini de l’espace baroque. Alors, peut-être que depuis lors nous n’avons fait
autre chose que nous diriger, de plus en plus frénétiquement vers l’inquiétude.
Et ce qui change aujourd’hui, depuis la Choa disons, c’est qu’elle s’est
insinuée en chacun jusqu’à en devenir une seconde nature, une névrose. Et l’auteur
croise les images, convoque les textes de Pascal à Sieg Dagerman (auquel, coïncidence, je faisais moi-même dernièrement référence de la même manière) en passant par
Zweig et Césaire (on pense également à Kafa, Beckett, Zorn..), revient aux
tueries de Colombine et Utoya comme un leitmotiv pour nous dire en un chant
cette inquiétude sourde qui se noue de toute part.
En symétrie, il y a cette
quiétude à laquelle nous aspirons, ce « besoin de consolation », pour
reprendre Dagerman, qui pousse massivement à quêter ce qui pourrait nous
rassurer : résidences privées, sécurisées, derrière lesquelles de pâles
jardins d’Eden imitent les pages glacées de magazines,  consommation outrancière, accumulation de biens,
retours aux discours rassurants des politiques sécuritaires, moralisatrices,
des religions, médication. Traverser paisiblement la vie, quelques joies
ordinaires. Monde en quête de sens qui s’en remet aux consolants. La consolation
est ainsi « la grande tentation du siècle débutant ».  Nous voudrions être délivrés de la peur, de la
mort, nous en remettons au commerce de la consolation. Prêts à tout pourvu que
l’on nous délivre un instant de l’inquiétude des choses et du monde. Dagerman
disait : « essayons de nous tenir dans l’inquiétude sans nous soumettre.
Ne déléguons pas nos vies aux consolateurs. »
.
En ce moment ça nous saute à la
figure : des choses se font jour et on se demande comment on en est venu
là, qui a orchestré cette fuite en avant, de quel cerveau malade le capitalisme
financier est-il la créature ? Comment peut-on bâtir un empire sur une
dette colossale ? Parier gagnant sur la baisse d’un marché? Depuis tellement longtemps on rafistole, aucune utopie n’a
pris corps. C’est comme si l’on avait nié la réalité en continuant d’ériger
dessus les mots anciens, sécurisants de l’ordre, de la mesure, la permanence
des choses quand dessous tout s’écroulait. Alors l’auteur pose une autre question : « qui prépare
les enfants à ce temps nucléaire ? ». « Il faudrait une
révolution pédagogique pour bouleverser tous les cadres anciens ».

aussi, constat que l’on fait, à relire Bourdieu dernièrement, les analyses
implacables dénonçant le fossé entre une promesse d’égalité et la réalité des
luttes de classes, l’inégalité sociale perpétuée par l’école au nom même de l’égalité,
niant le poids des déterminismes. L’école vieux mammouth perpétuant un ordre illusoire
et inadéquate. Décisions prises par de vieux mammouths, persuadés de leur
raison parce qu’elle les maintient dans un ordre illusoire qui les sécurise et qui
plus est, les favorise. Combien de fois a-t-on voulu dire tout ça au ministère, aux supérieurs hiérarchiques, aux parents, aux collègues? Au lieu de se donner l’illusion d’un « ça va à peu près ». 
lorsque je dis
inquiétude,
je pense aux gamins, dans les salles de classe,
qui jouent avec leur compas,
creusant dans le bois les traces de leur ennui.
Ils en sont pas quiets.
Les enfants.
Ils ont assimilé la peur,
l’ont intégré à leurs jeux.
Ils bougent sur leur chaise comme si,
dans leur corps,
croissait l’incertitude
d’être nés.
*
aucune école ne les prépare.
Les cartes du monde ont toujours le même centre.
on leur parle avec des mots-morts.
on leur dit Terre quand il faudrait dire Eau.
on leur dit Continent, quand il faudrait dire Meurtre.
On leu dit Nord sans voir
que les aiguilles de la boussole
se sont arrêtées.
on leur dit origines, peuples, nations,
sans jamais les préparer
au nulle-part où ils sont appelés à vivre
(…)
ici, s’invente de XXIème siècle, dans la violence
qui naît de l’inadéquation entre la pensée du monde
et le monde. Il faudrait une révolution pédagogique
pour bouleverser tous les cadres anciens.
Mais au lieu de ça, partout, la faillite de l’imagination
et le retour des refrains entendus.
Le cycle de la consolation.
(…)
Penser,
classer, écrivait Perec.
Et comme il a
raison.
La pensée
occidentale est une névrose d’enfant
A qui l’on
répète :
Allez !
Range ta chambre !
Et cette
névrose se transmet
D’une
génération l’autre, sans jamais avouer
Que le savoir,
le seul qui nous aide, est celui des poètes,
Des écrivains,
celui des philosophes du mouvement
et des formes. En
tout, un adieu à la catégorie.
En tout, un
adieu aux essences.
Un livre qui invite à secouer, à
aborder l’ordre chaotique du monde plutôt qu’à l’occulter, à s’indigner aussi
de l’hypocrisie et de la faiblesse de pensée. Pour enfin aborder sérieusement,
poétiquement à cette inquiétude. Tout d’une seule coulée, en un chant, comme Maiakovski sur les barricades.
L’inquiétude d’être au monde, Camille de Toledo, éditions Verdier.
Image : Cafe Muller, Pina Bausch, 1978.

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