Lucian Freud

A l’annonce de la mort de
Lucian Freud des réactions fusaient sur Facebook et qui n’étaient pas toujours
tendres *(voir en fin d’article). Moi je ne pensais trop rien du bonhomme, j’avais
tourné autour de ses images un temps mais m’en n’étais jamais vraiment nourri.
J’avais visité une rétrospective il y a quelques années mais qu’il ne m’en
reste rien de vif. Je voulais comprendre le pourquoi de cette détestation.
Alors, en réponse, hâtivement, j’ai rédigé ces quelques lignes. C’était aussi
me répondre à moi-même.

Lucian Freud était-il
académique ? Répondant par le choix de ses sujets, leur mise en œuvre et
par la posture générale à ce qui caractérisait l’artiste du XIXe siècle il
était aussi de ce fait même en parfait décalage avec la conception générale de
l’art aujourd’hui. On n’a eu de cesse, en France particulièrement, de voir dans
cette peinture frontalement figurative à la palette restreinte et rabattue, caractérisée
par de nombreux nus, une régression. Et ce sentiment insupportable s’amplifiait
de ce que son œuvre, plus accessible et immédiate que ne l’étaient les avant-gardes
les plus conceptuelles, recevait les faveurs du public et de quelques riches
collectionneurs par le jeu desquels sa côte atteignait des recors. Si on s’en
tenait à une certaine histoire de l’art, les efforts des artistes les plus novateurs
étaient tous allés dans le sens d’une autonomisation de l’art sur la nécessité
de réalisme puis de figuration. Toujours il s’était agit de se positionner
contre, au moins dans la forme, ce qui avait précédé quitte à déplaire, à
choquer, à demeurer pour beaucoup incompréhensible. C’était dans ce sens que se
pouvait un certain dépassement de l’art 
par lui-même. Souvent, si on faisait appel à l’histoire, c’était dans
des formes tout à fait neuves ou héritées elles mêmes des grands gestes des avant-gardes.
Au contraire, la peinture de Freud empreinte aux impressionnistes ses formats
qui la qualifie de « peinture de chevalet », son sujet de
prédilection, le nu, renvoie à ce qui s’étalait déjà sur les murs des lupanars
antiques, qui donnait prétexte à quantité de muses et de vénus avant de se
donner pour figure de la sensualité et du désir chez Goya puis Manet. Ses mises
en scène intimes prolongent la tradition du portrait bourgeois, ressassent l’histoire
du peintre et de son modèle. On comprend que ça gêne. Encore que ces nus là, dans leur réalisme sale,
dans la prééminence de la chair sur la courbe renvoient davantage à la Nouvelle
Objectivité d’Otto Dix qu’au raffinement sensuel d’Ingres. L’apparence désirable
des corps à laissé chez lui la place à une mise à nu réaliste, presque
caricaturale mais rattrapée par une certaine sensualité plastique de ses
modèles, une palette chaude. Que ce soient les rondeurs généreuses de « Big
Sue » ou l’articulation d’un corps voisinant avec un lévrier, tous génèrent
un certain contentement du regard. Simplement ces corps sont et peut-être que ce qu’ils montrent ce ne sont pas des personnes nues, mais la nudité de personnes. Ainsi
c’est ce qui caractérise la peinture de Freud : un respect de l’apparence
globale des sujets, une représentation photographique et quelque peu expressive
de l’espace (alors qu’il ne peint pas d’après photos), à la mise en scène équilibrée, brouillés par une pâte épaisse, écœurante,
crevassant les chairs. Les séductions et les répulsions de l’œuvre tiennent là.
Du côté de l’amateur ordinaire, c’est tout pour plaire : l’apparence
acceptable et l’atteinte modérée au bon goût en font une peinture limpide, raffinée
et quelque peu sauvage.  Leur efficacité
visuelle s’apparente à celle de photographies de studio, de celles dont on peut
faire des albums et de cartes. On reconnait, on comprend, on apprécie la maîtrise. La répétition des portraits, sans réelle
invention formelle, sans ruptures, selon une recette éprouvée tout à la fois
établi une identité indubitable et lasse un peu. Les références qu’on peut y lire dans une pose, une tournure n’ouvre pas de réels tunnels. On peut y voir une œuvre bien
tiède. Leur manque quelque part une bizarrerie incernable qui les rendrait
inépuisables. Du côté des tenants de l’art contemporain c’est peinture vulgaire
et on oppose volontiers au geste de Freud l’ampleur autre, la folie vraie de
Bacon. Si tous deux ont des ancêtres fameux et ont pour sujet de prédilection
la figure humaine et tout deux incarnent la peinture anglaise moderne, peu de choses rapprochent les deux compatriotes. Autant la
peinture de Freud s’appuie sur un espace perspectif convenable, anecdotique, dynamisé
par les raccourcis ou les effets de grand angle de la photographie, autant les
arènes que mettent en scène les compositions de Bacon s’imposent immédiatement
comme des espaces fictifs ou mentaux. Autant les rendus chez Freud sont raffinés,
évoquant dans les reflets l’attention à la lumière d’un Caillebotte peignant les
raboteurs de parquet, autant les aplats de Bacon sont crus, excessifs, bruts et
presque brutaux. Là où la touche de l’un atteint le sale par l’accumulation d’infinies
nuances passées les unes par-dessus les autres qui donnent à la peinture sa
sensualité, l’autre mêle grossièrement les formes un coup de brosse vigoureux
en croisant un autre, découpe un volume avec maladresse, rééquilibre par une
vilaine flèche, nuance par quelques zébrures si bien que sa peinture en devient
pareillement écœurante. Ce qui les oppose encore plus radicalement c’est cette homogénéité chez Freud, cette façon froide de traiter chaque chose avec un réalisme consciencieux, seulement troublé par l’exagération de la matière alors que l’approche de Bacon, comme celle de Picasso est toute dans l’expressivité, dans la convulsion des formes. Je me souviens avoir été souvent tenté d’acquérir un catalogue de Freud dans mes premières années d’études, sans jamais y céder. J’ai visité en 2004 ou 2005 une rétrospective de son oeuvre à Venise, notant mieux que d’après les reproduction l’évolution de sa manière, mais n’ai ramené de ce voyage qu’une émotion véritable à la vue d’une pala de Giorgione. J’avais davantage été marqué par une exposition Bacon au musée Picasso alors que ses reproductions en catalogue me sont la plus part du temps insupportable.Tous deux sont peut-être au fond passé tout près du gouffre
et c’est parce qu’ils voisinent avec le mauvais goût, l’excès, l’effet de style
(Freud est sans doute plus près que Bacon de ce ravin là) qu’ils nous gênent et
qu’ils existent alors nécessairement.

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*exemple de commentaires trouvés sur facebook et qui ont motivés cette réflexion.

C’est le lendemain de la mort de
Lucian Freud et je suis encore plus content qu’hier !

Lucian Freud est mort ! Champagne !

Vous
êtes libéré du joug du mauvais goût ! Enfin vos yeux pourront se déciller !
Gloire à nos amis affranchis encore effrayés par leur soudaine libération mais
bientôt gambadeurs, papillonneurs ! Le maître des croûtes est mort ! Le maître
des vieux moches obèses mal peint est mort ! Le maître des couleurs mortes est
mort ! Qu’on apporte aussi du Beluga ! La boîte d’1 kg !

De la
croûte au sens propre, le fadasse érigé en principe chromatique, des sujets
débiles traités grossièrement, le tout sur un lit de principes réactionnaires
style peinture d’après modèle vivant seul horizon. De la vieille peinture morte
avant que d’être peinte et sur-morte après. Freud c’est le peintre de la
sclérose, c’est le Saliéri de Francis Bacon, c’est l’étron que la place des
Vosges a calé dans le cul du marché de l’art mondial. Lucian Freud, c’est
l’anti-Bacon, le remède que les anglais puis le monde de l’art a trouvé pour
chasser le dernier grand génie des esprits et disposer d’une échelle
« raisonnable », avec Lucian en premier de la classe, le petit Lucian,
celui qui chie sa peinture là où on lui dit et comme il a toujours été bien vu
de la chier. Lucian Freud, c’est aussi l’anti-Sigmund, c’est l’écrasement a
priori de tout instinct, de tout espace laissé à l’erreur magique, aux lapsus
de l’image, aux émotions incontrôlées. En ce sens et pour tout ce que je viens
de dire, c’est à la fois un peintre important pour l’époque et un peintre
pathétique de nullité. Il est à un bout de l’échelle de l’art certes, mais pas
à celui où le marché croit qu’il se trouve. Lucian Freud, c’est le zombi
(grotesque) du 19ème siècle.

Il y a une différence entre la nullité de croisière et la nullité
oscarisée, voilà tout. Personnellement c’est le festival d’hommages
dégoulinants d’adjectifs grotesques à la mort de ce tartouilleur qui me fait
monter sur mes grands chevaux multicolores. Cela me fait la même impression que
si l’on organisait des funérailles nationales pour Framboisier (le guitariste
des « musclés »)… Quoi que Framboisier ait un certain talent… il
savait tailler sa moustache… alors ma comparaison ne fonctionne pas mais on
aura compris l’idée.
  

3 Commentaires

  1. Anonymous

    …(le peintre ?) »… L’écrivain n’a pas pour tâche de créer du nouveau de l’original, mais d’être expert dans l’art de l’imitation. Imiter, c’est, avons-nous dit, mimer un affrontement pour combler le manque, l’écart, afin de faire advenir de la présence. Savoir imiter le futur toujours déjà là, toujours d’une certaine façon présent, contre le passé qui ne demande qu’à céder pour le réaliser, tel est le pouvoir de celui qui aime. »
    Nabokov

    c’est une citation un peu en clin d’oeil du dernier numéro « d’Ici Là ».
    Il me semble qu’elle s’applique bien au travail de Lucian Freud, plus fasciné par le travail du temps que déstructuré, il est vrai, mais quand même…..pas mal, ce qu’il dit et aime.

  2. pop

    Drôle de définition de l’imitation qui rejoint celle de l’invention!
    Cet article hâtif a été motivé par des critiques acerbes voir violentes lues sur Facebook, ce qui explique un peu sa tournure. Moi même, si je reconnait la maîtrise technique de Freud, l’équilibre de ses compositions, son travail sur la nudité, il ne m’a jamais vraiment touché et je ne le placerais pas dans le panthéon de ceux qui ont eu une influence décisive sur la peinture ou la pensée. Ce que j’essayais de comprendre c’était l’acharnement de certains qui se disaient « heureux » de sa mort etc.

  3. emynona

    Je vous invite à lire un excellent petit texte de René Girard qui s’appelle « Innovation et répétition » exactement sur se sujet, c’est dans « La voix méconnu du réel » un recueil de texte.