Lukas Hoffmann, l’excédante réalité du monde


Plus qu’enregistrer les choses, une photographie témoigne d’un regard porté sur elles. Et ceci jusqu’à imposer, au-delà du référent concret, dans le mouvement qui la voit se constituer, sa propre réalité. D’où cette question avant toute analyse, ici devant les tirages de Lukas Hoffmann: qu’est-ce qui a présidé à leur prise de vue ? Qu’est-ce qui, dans l’étendue immense des signes, aura retenu l’auteur et pour quelles raisons ?

Et tout d’abord de noter, contre toute apparence, que ces images au mur ne nous montrent pas à voir précisément un sujet (son travail n’est ni sociologique, ni documentaire), ni un effet plasticien qui témoignerait d’une façon particulière de photographier, d’une recette, d’une manière. Pour autant, l’artiste pose sa chambre ou son moyen format quasi exclusivement dans la ville, dans ces territoires de banlieue ou cohabitent les pavillons vieillissants, quelques grands ouvrages industriels et d’autres zones transitoires de friches ou de chantiers. Et son travail, pour peu qu’on le côtoie, nous devient assez bien identifiable. Trace d’une singulière obsession, d’une détermination personnelle terriblement et fermement en équilibre sur les présupposés habituels.

Les titres des photographies ne renvoient à nulle mythologie, nulle histoire personnelle ou anecdote, ils sont sobrement le nom du lieu dont elles témoignent, souvent le nom de la rue. Sans que ceci ait valeur documentaire d’archive urbanistique, sociologique ou ethno géographique, mais parce que c’est la manière la plus neutre semble-t-il, et qu’incidemment sont notées les coordonnées, les balises qui dessinent hypothétiquement sur la carte les errances et les arrêts du photographe. Car on le sait, les photographies de cette sorte ne sont techniquement que prélèvement dans un regard, dans une observation attentive, dans des déplacements enfin. Et si le travail, pour Lukas Hoffmann, s’achève après la salle noire du labo de développement par la présentation précise des vues au mur, on peut considérer qu’il commence bien avant le déclanchement de l’appareil, au cour de repérages et dans l’observation quotidienne de nos réalités, par la marche, par l’arpentage. Et pour y revenir alors, qu’est-ce qui, au cour de ces dérives urbaines et périurbaines, retiendra l’œil jusqu’à cristalliser un état du monde dans la manière qu’il a de se donner à voir ?

Sur cette photographie par exemple dont le titre « rue Antoine Thomas n°2 » laisse supposer des retours dans le trajet de l’arpenteur ou des arrêts plus marqués en certains lieux féconds, le cadrage horizontal donne à voir une portion à priori banale d’une morne ville de banlieue en arrière de laquelle s’esquisse la densité urbaine plus marqué de la métropole à proximité ou d’une zone d’activité industrielle importante. Au premier plan en contre bas, des jardins privatifs enclavés et l’intrusion dans l’intime qu’ils suggèrent. Puis la succession désordonnée et dépareillée d’habitations collectives et semi collectives dont les teintes des toits et des façades, la photographie étant couleur, donnent un aspect pictural qui évoque un peu quelques tirages de Patrick Feigenbaum. Enfin, dressées par-dessus avec des manières d’oiseaux, deux grues oranges initiant une perspective que l’œil justement récupère à l’endroit de ces des cheminées dont les silhouettes grises font un écho discret à la présence des grues. Ce sont comme d’autres échos aussi toutes les antennes râteau qui émèchent les toits et de proche en proche, de rebonds en rebonds nous font parcourir la surface et les aspérités aptiques de l’image. A ce stade je note aussi le fil électrique qui traverse l’image en soulignant l’horizon, qui ne peut pas n’être pas du fait du photographe. Cette présence insistante aussi de la silhouette sombre de l’arbre dans le premier plan de l’image qui depuis le tout départ attire mon œil, d’autres détails encore, quelques rapports notables entre formes et couleurs.

Comme dans le blow up d’Antonioni, la photographie apparaît comme le prélèvement mécanique d’un réel qui se révèlera ensuite en détail par une lecture attentive. Si toute conscience est récapitulée, la prise de vue semble ici, comme son nom l’indique, la capture d’une attention globale qui par l’isolement de cette image au mur, l’abstraction de ce réel, permettra de noter profusion de détails invus, de révéler un monde visuel.

Il existe dans cette série aussi une vue de la rue Gabriel Peri dans sa sobre perspective et dans des tons d’aquarelle ou de buvard dont le graphisme ténu et la délicatesse, malgré la rudesse du sujet, m’émeuvent. Une photographie peut être plus encore que la précédente déshumanisée, un réel comme mis à nu. Ces photographies donc, et en toute proximité, cette autre tirée en noir et blanc et qui donne à voir dans une parfaite neutralité, les abords maussades des quelques petites barres hlm, cette autre encore sur laquelle ont voit se dégager d’une végétation approximative typique des zones transitoires un immeuble imposant rayé de balcons semblables ; toutes ces vues dessinent une perspective exacte qui, sans qu’il soit aisé de dire pourquoi, dit avec une singulière prégnance l’excédante réalité du monde.

C’est la richesse d’un regard qui sait se montrer sensible aux aspects simultanés d’une réalité complexe tout en demeurant exact et précis, c’est-à-dire sans se laisser engloutir par ce tumulte visuel. Ainsi Lukas Hoffmann nous donne à voir, ou nous invite à lire un monde sans dogmatisme, sans l’autorité d’un point de vue réducteur et caricatural, sans jugement enfin. Dans la résistance du sujet au subjectif, dans la disponibilité énorme du réel, dans une mélancolie active, irradiante. Une à une, en noir et blanc ou en couleur, en format et dimensions divers, chaque photographies, par la séquence qu’elles composent disent silencieusement l’énigme entêtante du monde qui se donne soudain à voir sans spectacle, sans affects, sans histoire – ahurissant.

Dix 07 en 07, fondation d’entreprise Ricard – 09 juin – 12 juil. 2008. Lukas Hoffmann

14 Commentaires

  1. Nicole Cuglievan

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  2. S.O.S

    Vous vous trompez, cher ami, avec cette excédante d’éloges. En perspective par la la ligne de fuite, se sont enfuîtes de votre sensibilité une myriade de faits, d’astuces et de recettes arrivistes et hypocrites qui font de cet « auteur », l’un des plus grands imposteurs de cette jeune génération d’artistes français ainsi qu’un produit très représentatif de la Nouvelle École d’Art formateuse de pseudo artistes. Il fera parti des artistes répertoriés dans un livre en cours de réalisation dont le titre provisoire est « Les imposteurs » .

  3. Anonymous

    Joyeux Anniversaire
    Maman

  4. pop

    >sos, dommage que vous restiez anonyme, j’aurais eu grand plaisir à savoir selon vous quels autres viendraient nourrir le livre. et avec des arguments. d’autant que le travail du photographe cité ici me semble assez éloigné de ceux que l’on cible habituellement comme « les jeunes produits de la mode ». il me semble tout au contraire sobre et consciencieux et enfin très peu soucieux de ce qui fait mouche aujourd’hui.

  5. Aurore

    M Pop, pour continuer la réflexion, je me permets de vous adresser quelques pensées. Je suis tombe deux fois sur le jeune photographe récemment sorti des Beaux Arts. Je venais de rentrer sur Paris après un long voyage ( Russie, Georgie, Pologne, Roumanie, Hongrie ) et c’était étonnant pour moi de revoir le même photographe trois fois de suite sur mes premiers mois de retour en France. On est d’accord, la ‘haute’ photographie « classique » reste aussi une place réservé aux grandes figures. Comme mon collègue s.o.s, j’ai assisté pendant quelque temps aux séminaires de Jean François Chevrier à Paris et je connais aussi quelques photographes issus de leur group de travail des territoires. ( Et il y en a des très bons photographes, par exemple M.Bernardin ou C.Tenu. qui n’ont pas connu le sort de leur collègue malgré la qualité bien supérieure de leur travail et de leur réflexion sur le monde, sur les enjeux de la photographie et les champs de l’art) Mais, c’est un sujet très complexe a traiter puisque, comme vous l’avez bien décrit dans votre appréciation, la rigueur technique est la, et on a l’impression de se retrouver devant un travail accompli plein de qualités. Malgré ceci je suis peut être un point de vue fort critique, certes subjective, mais qui correspond a mon âge et vécu toujours étonné de la hiérarchie qui fait injustice en ce qui concerne les opportunités de s’exposer auj’dhui en France et je crois aussi largement à niveau international. Vous dites que ce n’est pas à la mode de réaliser des cliches de rues, photographies en moyen format ou grand format. Je ne suis pas d’accord. Aujourd’hui, comme il y a vingt ou 50 ans, beaucoup de gens choisissent ce moyen pour exprimer leur lecture/ regarde du/sur le monde. Parmi les techniques qui constituent le flux d’oeuvres dans le marche d’art la photographie occupe une place préférentiel. Très peux d’entre eux réussissent si vite a apparaître dans les vitrines des lieux d’exposition très médiatises. Donc, parlons de photographes et parlons de Opportunités, mais aussi de qualités, de dévouement, et de toutes ces belles idées que vous avez exprimes dans votre texte. Je crois que c’est plus votre amour pour ces lieux, votre quête a vous qui a porté tout cette concentration. Et pas celui de m Hoffmann pour qui je ne peux qu’ éprouver un soupir d’acceptation. Ainsi est l’ordre des choses, plusieurs photographes qui ont expérimenté ce chemin, qui ont du sûrement nourrir le regarde de votre protégé, resteront dans l’anonymat ou au moins ne connaîtront ce que c’est ce phénomène. Le phénomène dont Lukas Hoffmann parait un représentant ad hoc, l’élaboration de jeunes artistes stars, des jeunes gens très con-formes; sorties d’usine, pour faire fasse a la croissante exigence de propreté et assurance mais aussi des objets qui se détachent justement de ce côté documentaire ou socio – anthroplogique. J’aimerais que vous puissiez, par exemple, publier un entretien ouvert avec m Hoffmann, que nous puissions entendre la transcription (sincère) de sa pensé de ça réflexion en tant que artiste prometteur, et pas les discours que j’ai pu déjà lire. le votre. celui de Monsieur Alain Bonfand sur le catalogue des félicités ou des textes écrits à propos de l’exposition organise par Le Jeu De Pomme. De mon côté je vous confie mon inquiétude, qui s’accroît jour a jour, une inquiétude qui ne concerne pas seulement la photographie. La médiocrité de certains artistes sur- médiatisés qui cachent leur ignorance derrière une scène. Quand on parle de photographie, c’est devant des photographies comme celles de m Hoffmann que je ressent la, du vole, la facilite avec laquelle on peut vendre ces images d’un réel qui est très loin de celui qui les réalise, loin d’une conscience mais proche du profit. Pour en finir, faire référence a Antonioni « il maestro » me semble fort triste. Bien a vous, Aurore.

  6. pop corn

    un commentaire long sincère et argumenté comme on aimerait en avoir plus souvent, je suis en déplacement, répondrais au plus vite.

  7. pop corn

    On doit considérer d’abord le marché de l’art et l’art comme deux choses distinctes, et continuer en notant l’aléatoire d’une réussite, d’un moment de visibilité au sortir d’une école par une suite d’opportunités. On a vu dernièrement phénomène plus marqué avec quelques félicités 2006 à Paris être successivement exposés sur les quais, au credac puis aux subsistances pendant la biennale à Lyon. Sérieux coup de pouce pour peu qu’un prix ajoute au palmarès. Certains ont en outre dans la même année bénéficié d’une ou deux autres expos supplémentaires en galerie et/ou d’une résidence.. et de soutiens sérieux.
    Comme André Breton disant qu’il avait passé comme un fou sur le parquet glissant des musées, je n’ai fréquenté que peu et de loin le séminaire de JF Chevrier, réflexions brillantes et érudites. Pour être sincère je n’ai jamais été très enthousiaste à la vue des quelques travaux de la corporation Chevrier/Pataut (le peu que j’ai vu) qui me semblaient généralement un peu vieillots et anémiés. Et si je me suis penché sur le travail de Lukas c’est en ayant l’intuition que derrière ce classicisme un peu sec qui pouvait m’éloigner tout d’abord, quelque chose était terré d’indicible, de singulier. Ce texte d’Alain Bonfand disait mieux que j’aurais pu le faire cette pression de l’indicible qui veut se dire avec ses thermes phénoménologiques, et je notais la filiation avec Morandi alors que je sais JF Chevrier plus porté vers Redon, et c’est un euphémisme.
    En ce qu’il est de la mode et du sujet, oui la photo de paysage, notamment urbain, à ses officionados, pour autant il ne me semblait pas que cette part ait actuellement la cote dans le « glam-rock » ludique de la jeune scène scintillante. Alors, comme on sait qu’écrire c’est aussi énoncer à soi même ce qui sinon demeure obscur, ce texte sur le travail de ce photographe était une manière pour moi d’en comprendre les fonctionnements. Et, loin des opportunistes attentifs à écouter les attentes du marché et des modes, j’ai vu un photographe discret, attaché à poser un regard stricte sur les réalités du monde qui est le sien. Quelqu’un qui ne s’attendait pas à ce que l’on vienne le déloger du fond de son atelier où il penser perfectionner plus avant sa technique. Enfin, quelqu’un que j’ai vu porter un regard ouvert et juste sur des peintures, y décelant les finesses de composition, le travail induit sur les notions d’image. Le reste…

  8. Aurore B.

    astangika-marga

    la compréhension juste
    la pensée juste
    la parole juste
    l’action juste
    les moyens d’existence justes
    l’effort juste
    l’attention juste
    la concentration juste

  9. Aurore

    M.Pop, Je vous souhaite un bon week end, Choisissant quelques points d’ou j ai pu titrer des lignes reviendrai la semaine prochaine pour continuer cette discussion, cette fois si dans l’étendu d’un territoire de cette limite entre art et marche de l’art, écoles d’art et réseaux d’art. Je viens d’ouvrir un blog _PRECASSES_

  10. pop corn

    je ne manquerais pas de jeter un oeil. merci

  11. holden

    Bonjour,

    ce blog est très stimulant.

    Une réaction point en moi à la lecture de l’analyse que vous faites de ces deux photos. De manière somme toute assez banale, je m’interroge sur l’identité de l’artiste, du photographe ou de son critique. Il me revient cet aphorisme d’Oscar Wilde : « l’art est facile, la critique est difficile ».
    A vrai dire, je m’interroge plus encore sur le statut de ces images. Je suis parfaitement d’accord avec vous lorsque vous dites que la photo « parle » moins de ce qu’elle renferme que de celui qui l’a prise. Disons que je n’ai pas bien perçu dans votre lecture de ces photos, ce qui relevait de l’artiste lui-même (d’une explication de sa démarche, de sa sensibilité), ou de votre propre sensibilité.
    bien à vous

  12. cigalll

    Pour bien connaître Pop et un peu Lukas, je crois que justement, et c’est ce qui rend la critique difficile, les deux sensibilités se croisent, voir se superposent parfois. Les deux projets se ressemblent, à savoir se caler dans des interstices, dans une sorte de finesse de l’œil, une envie de se dissoudre. Une approche du banal, autant dans le sujet que dans la « réalisation ».
    Il est vrai qu’un regard rapide sur la peinture de l’un ou la photographie de l’autre, semble glisser ; mais en s’attardant, on s’attache, à des détails, des équilibres, des surprises.
    Moi qui suis loin de la photographie, c’est par le travail de Pop que j’ai pu appréhender le travail de L. Hoffman.
    Je ne m’y serai pas attardé avant, attendant peut être à tort, quelque chose de plus spectaculaire, de plus moderniste.

  13. holden

    Je suis allé voir les toiles de Pop… Je les trouve très émouvantes… Elles me rappellent d’ailleurs, dans leur style, un artiste dont j’ai oublié le nom qui peint des autoroutes…
    Et c’est justement ce qui me trouble dans ces peintures :

    quelque chose d’une appréhension de la réalité par l’artiste qui est directement visible, qui parle aux sens… Surtout cette réalité là, ces zones « invisibles » de notre espace imaginaire…

    J’ai l’impression que la photographie ne se suffit pas à elle même pour exprimer quelque chose de l’artiste… elle requiert un discours pour signifier le point de vue de l’artiste sur l’objet représenté… Discours qui va la saturer de signifiant…
    Les toiles de pop peuvent certainement bénéficier de l’éclairage d’un discours metaphysique… Cela approfondira l’approche intellectuelle de son travail… Mais ce discours n’épuise pas l’impact émotionnel de l’oeuvre… et la seule appréhension de son travail provoque une émotion différente de celle que j’aurais ressenti face au même objet photographié… L’émotion du peintre sourd de sa toile…

    Evidemment, la « hiérarchie » qui se profile dans mes propos entre la photographie et la peinture est tout à fait criticable, et je ne souhaite pas en généraliser la portée…
    Ce commentaire m’a été inspiré par ces images-ci à ce moment là…
    Bien à vous.

  14. pop corn

    pardon de réagir un peu tard, je n’avais pas vu les derniers commentaires. Cigall souligne très justement la proximité de ma démarche d’avec celle de Lukas Hoffmann ce qui explique très certainement une part de l’attention que j’y porte. De plus ce qui m’intéresse moi justement dans le médium photographique et qui diffère d’avec la peinture, c’est la capacité d’effacement de l’artiste, cette neutralité franche et mécanique. Un coté très sec parfois, presque calviniste qui est si vous voulez la sensibilité qui émane de ces travaux de Lukas Hoffmann. A vrai dire j’aimerais atteindre en peinture à la conjonction du sensible (émotion, souvenir etc.) et du retenu objectif (parole donnée à l’objet).