Martel de Janville

Il y a deux ans peut-être je prenais mes premières photos du sanatorium Martel de Janville. Inauguré en 1937, reconverti à l’usage médical en 1978, le bâtiment en grande partie désaffecté ne conservait jusqu’en 2005 que deux étages consacrés au soin des personnes âgées. J’avais d’abord découvert l’édifice de Pol Abraham et Henri-Jacques Le Même par l’extérieur ; on y aborde au nord par une face dure tenue dans l’ombre à la manière d’une cour intérieure par l’amont et l’aile ouest. Un parking désert et nu. Par le coté une sente invite à découvrir la façade sud animée de balcons saillants. Se trouve une terrasse artificielle aménagée pour la promenade, aujourd’hui une respiration, une aire veillée par l’aplomb du bâti.

L’aile principale est exposée au sud, longue de 120m elle contient les 163 chambres (dont 9 doubles) avec leur cure, la partie Est (sous-officiers) compte 6 niveaux tandis que la partie Ouest (officiers), plus courte, en compte 9. Dans un avant-corps central sont disposés, en façade sud et sur les trois premiers niveaux du bâtiment, la bibliothèque, les salons, l’accueil et la salle à manger des militaires. Cette aile principale, au sud, est reliée à une aile nord, transversale à la pente et regroupant l’essentiel des services du bâtiment: cuves à mazout et chaufferie au 2e sous-sol, buanderie au 1er sous-sol, cuisines et économat au rez-de-chaussée, service médical au 1er, chambres et espaces des sœurs et infirmières au 2e. Cette aile nord est couronnée par la chapelle du sanatorium au 3e étage.

C’est étrangement beau et fascinant ces cent balcons individuels basculés dans la lumière, l’immobilité sourde, les toiles oranges, et sous la peintures blanche qui s’écaille, l’ancienne couleur brique de ce bâtiment moderne qui fut le premier à rompre avec l’uniformité claire. (avant d’être repeint en blanc en 1977, Le bâtiment formait ainsi avec le jaune du sanatorium du Roc-des-Fiz, situé 500m derrière, et le rose du sanatorium Guébriant, une véritable composition chromatique à l’échelle de la station.) Toujours, et ici peut-être plus qu’ailleurs, la conjonction de ces nombreuses individualités réunies dans l’habitat collectif me donne une idée émouvante et solide de l’humanité. La présence isolée de ce qui semble alors une île ancienne, le calme singulier qui y règne, tout concoure à vous maintenir dans les dispositions spéciales des grand rêveurs, des utopies belles. Le temps semble gelé. Dedans, les meubles abandonnés n’étaient pas encore pris dans la poussière et bien que totalement dépeuplé, des présences étaient partout. Comme un bateau fantôme, il semblerait que la nuit ça se repeuple de vieux malades, des officiers à galons début du siècle qui continuent en boucle le même rituel suranné. Un peu de l’île de Morel. (Me vient instinctivement cette image ramenée par un robot sous-marin, le salon d’apparat du Titanic les lustres comme des méduses retournés au plafond par l’air des ampoules.) Le grand bâtiment semblait avoir été déménagé en vitesse, des lits laissées en travers des couloirs et parfois dans une chambre sur une table un bouquet fané de fleurs, des cartes postales au mur à la droite du lavabo. Un livre ouvert retourné sur un chevet. Comme si les gens évaporés. On imagine un grand être majeur et noble vidé des êtres laborieux qu’il abrite. Et dans cette vidange le bâtiment lui même devient à l’image des montagnes un vieil habitant du monde. Bien sur il y avait un petit crime à pénétrer cette intimité dont il semblait à chaque porte qu’un habitant pourrait surgir. Pareil à l’escargot, les murs intérieurs sont un peu constitutifs de l’homme qui y habite, peau contre peau. J’ai peu poussé dans cette fouille coupable. Ce qui rend l’édifice attachant c’est aussi de considérer ses espaces, ses volumes et le soin porté à chaque chose. Les atmosphères, les vues, les compositions et les textures.

Les couloirs sont revêtus au sol de carreaux de grès cérame avec des plinthes à gorge facilitant le nettoyage, la partie centrale est revêtue de carreaux d’asphalte comprimé lesquels, moins sonores, atténuent les bruits de pas des circulations.

Dans le hall c’est extrêmement beau cette large ouverture circulaire prise dans un carré. (chaque long couloir est conclu à l’inverse d’un carré dans un cercle) Et au plafond les globes de verre soufflé suspendu à différentes hauteurs. D’où le choc en apprenant hier que le sanatorium, racheté par un promoteur, allait être revendu à la découpe, transformé en appartements de vacance. Déjà un film d’horreur à été tourné il y a peu dans les locaux désaffectés et la peinture noire passée aux murs, les traces de faux sang au chambranle des portes sans aucune considération pour l’œuvre dans laquelle ces conneries ont eu lieu, ça méduse. On pourrait s’en étonner sauf qu’on se rappelle que la villa Savoie devait être rasée pour laisser place à une école, que d’autres choses ont eu moins de chance, et qu’en ce moment même on matraque des tibétains qui prétendent avec un peu trop d’insistance à décider d’eux même. Ici la solution est sans doute la meilleure pour maintenir debout le curieux édifice.

Le Département d’Architecture du Centre Georges Pompidou a acquis en 2003 le fonds Pol Abraham qui conserve un grand nombre de dessins originaux, photographies et articles relatifs à Martel de Janville et aux autres sanatoriums du Plateau d’Assy.

Les officiers et sous-officiers disposaient d’un lit avec chevet intégré, d’un bureau en applique situés sous le châssis à guillotine, d’une chaise et d’un fauteuil. Ces éléments de mobilier étaient en tôle pliée laquée, facilitant le lavage et la désinfection. Une partie du mobilier, et notamment le lit à chevet intégré, est dessiné et réalisé par Jean Prouvé spécifiquement pour Martel de Janville. Les chambres des officiers sont légèrement plus grandes que celles des sous-officiers (40cm plus profondes) et revêtues d’un parquet mosaïque « Noël » sans joints, parfaitement hygiénique.

Aujourd’hui l’histoire est en train de se clore, qui sait où sont parti les meubles, et je suis persuadé être parmi les derniers à avoir pu examiner dans son état flottant ce qui est considéré comme une des sept œuvres d’architecture moderne remarquable dans la région Rhône alpes.

Le rythme de vie des patients, la discipline militaire reproduite dans l’enceinte du bâtiment et l’isolement extrême de la station donnaient au sanatorium l’image d’un lieu hors du temps, d’une société autonome d’hommes en sursit mais aussi d’un îlot de vie dans les hauteurs alpines.

les parties en italique proviennent de la base du site docomomo.

12 Commentaires

  1. josué rauscher

    Un bien beau texte pour un bien bel édifice. Apprendre qu’il va finir en promotion, en découpe, à l’usage exclusif des nouveaux riches… ahlalala ! Ça stupéfie. On en viendrait presque à souhaiter qu’ils attrapent la tuberculose, les bougres, en commençant par le promoteur.

  2. Hubert Hamot

    Bonjour,
    Je suis auteur d’un blog et je suis disposé à un échange de lien avec le votre.
    Mon blog est Numartis.fr
    Amicalement,

    Hubert Hamot
    http://www.numartis.fr

  3. pop corn

    je ne propose ici que des liens vers des sites qui réfléchissent l’art et la littérature par des critiques d’expos, de livres etc., non des sites visant à la promotion individuelle.

  4. thierry kron anti-Anti-Burren

    Personnellement, j’acceuillerais volontiers un artiste qui s’expose, qui ferait sa propre promotion, mais pas quelqu’un trouvant Burren mauvais, ennuyeux et seulement un chouchou du ministère de la Culture. Ben oui, monsieur Hamot, j’étais la mauvaise adresse.

  5. Chris

    Bonjour, étant une amoureuse de la pierre, la belle, je me permets d’ajouter un comm allant dans le sens de vos convictions uniquement artistiques. En effet, cet immeuble est en cours de réhabilitation, sous la coupe de l’architecte des monuments historiques, et que le promoteur véreux (bien entendu, il va gagner de l’argent!)que vous citez, va tout simplement lui redonner sa splendeur originelle…Le bâtiment va redevenir Ocre,sera réhabilité dans le respect de ce qu’il a été, et est destiné à de la résidence principale, et non de vacances (obligation légale liée au texte de loi…).
    Alors au lieu de cracher sur un système de droite, à vocation lucrative « pour les riches », intéressez vous au devenir de ce magnifique édifice, laissé à l’abandon, et grace à ce promoteur à qui vous souhaitez Josué d’attraper la tuberculose, ainsi qu’à ses habitants, qui seront des locaux, avec des loyers raisonnables par rapport à ce qui est proposé sur ce secteur… Et bien vous vous trompez 😉

  6. pop

    curieux du projet, heureux qu’il prenne bonne tournure.

  7. Anonymous

    Chris est un ami du promoteur, car non il ne sera pas à loyers modérés HAHAHAH déstinés aux riches du coin et principalement aux résidence secndaires (il suffit de se ballader sur les divers sites parlant de la réhabilitation pour le lire)

    Trés bon texte sinon

  8. danielriton

    Bravo pour votre texte.l’on s’en imprègne dès les premières phrases.J’ai séjouené la semaine passée dans les environs de Passy et cet immeuble attire le regard et des questions ,grace à internet j’en apprend plus sur ce lieu, merci à vous .

  9. Sanatorium Aincourt

    Belle réalisation en effet, d’autres sites comme le sanatorium d’Aincourt sont laissés à l’abandon, alors qu’ils meriteraient eux aussi une complète rénovation.

  10. Zaz

    il est parfois bien, et la Republique nous y aide, que ceux qui le peuvent participent au sauvetage des beaux monuments totalement degrades , comme l’etait ce sanatorium, surtout si le promoteur, specialiste des monuments historiques, fait de la belle ouvrage.
    Le loyer annuel pour un deux pieces de 50 m2 avec 50m2 de terrasse a Martel de janville sera de 8 400 euros, soit 700 euros par mois. Pas de quoi se scandaliser…

    PS : Josee, vous travaillez pour l’Institut Pasteur ?