Pour répondre à ta question. Tout à l’heure j’ai été ému. Ce n’était pas par un tableau de maitre. C’était un chanteur de métro mendiant quelques pièces ou plus vraisemblablement un mendiant n’ayant trouvé rien d’autre à proposer que de réciter une chanson pour justifier de sa quête. Le genre vieux garçon un peu simple qu’on imagine exténuer une vie étroite en compagnie de sa vieille mère, pour te dire l’apparence. L’œil myope, avec dans ses mouvements quelque chose de brusque et de maladroit. Il s’est planté dans un coin, droit, un peu raide même, son gobelet en carton à la main. Une voix fluette, comme de castrat, pour annoncer doucement : « mesdames et messieurs… ». Il a commencé à chanter – un chanté parlé – « ne me quitte pas ». Un peu comme un enfant mal à l’aise, pas bien sûr de lui, qui doit réciter une poésie apprise par cœur devant la classe. Mais avec cet air buté en plus. Pas de voix (la voix courte), mais un phrasé sec, parfois un peu rapide, comme pressé d’en finir, mais consciencieux, passant d’un couplet à l’autre sans rien manquer. Avec quelques hésitations, un accent rustique qui lui faisait quelque chose de vrai. En fait, il ne jouait pas, il se tenait simplement sur l’instant, aussi fier que possible. Et puis quelque chose montait en puissance, en détermination, un effort naïf et touchant. Je voulais le féliciter à la fin pour ce qu’il avait fait, son interprétation. J’ai cherché maladroitement quelques pièces au fond de mes poches pour le gobelet qu’il me tendait et puis déjà il fallait descendre. J’ai trouvé ça humble et beau. J’ai ressenti cette même énergie, cette euphorie légère que procure la contemplation de certains paysages à certains moments. Je n’ai pas pu me décrocher de ces pensées pendant un long moment sur le quai de la gare et j’ai encore dans l’oreille la terminaison sèche, brusque de ses « ne me quitte pas » plaqués en leitmotiv. J’aurais pu en pleurer si je m’étais laissé aller. Je chéris cet instant. Tu vois, il m’arrive quelques fois, à l’occasions de ces rencontres curieuses avec une voix, un morceau de mur, un visage, un tableau, d’être ému vraiment.
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