Que resterait-il d’une image dont toute figure, tout objet serait absent ? –Un champ, que par analogie avec l’étendue de notre vision nous pourrions appeler champ visuel. Ce champ perceptif, cadre ou territoire de notre attention fut considéré par les peintres au milieu du XXème siècle comme un objet de peinture susceptible de procurer des impressions et des sensations. Artistes du colored field et de l’expressionnisme abstrait aux Etats-Unis, de Sam Francis à Mark Rothko, explorateurs de l’espace comme le fut Yves Klein en France, ils proposèrent une expérience de la couleur et de la lumière qui pourrait s’apparenter à celle dont les personnages de David Gaspar Friedrich se faisaient les intercesseurs à l’âge romantique, rendus au retournement intériorisé de l’étendue vertigineuse du monde dans ce qu’elle offre de plus impalpable, de plus diffus et que Kant théorisa sous le nom de Sublime. La peinture de Nicolas Delprat se situe dans les parages de ces pensées incertaines quoique déterminantes qui confinent à l’évanouissement ou à l’aveuglement. Qu’elles donnent à distinguer des objets, grilles, silhouettes, halos lumineux ou plis d’un large rideau, ils restent nimbés, noyés dans la sensation. Ce qui s’y profile est de l’ordre de la rémanence, de l’obsédance insaisissable du souvenir, de l’image subliminale insérée dans le montage d’une fiction, de flashs. Nul objet en somme qui ne soit dissocié du phénomène par lequel se manifeste son apparition. Ici alors se laisse entrevoir quelque chose comme une dialectique de l’image, la conjugaison à l’œuvre du mouvement d’apparition qui dresse l’image dans le champ et d’un retrait simultané du réel dans la fabrique de sa fiction. Les peintures de Nicolas Delprat ne se laissent plus voir qu’à la façon d’éclipses, sur cette frontière tragique de la forme et de l’informe, du lisible et du perceptible, à la manière de ces paysages de bords de routes que l’on longe et étire dans la périphérie de l’œil et dont on ne sait tout à fait s’ils viennent du dedans ou du dehors.
Les rideaux qui caractérisent sa production récente font irrésistiblement penser au théâtre, à la scène, mais non pas tant la scène que l’idée de scène qui d’ailleurs se dérobe ou s’éternise dans l’annonce qui en est faite. Ils font alors comme une version pivotée des paupières, paupières closes dont on ne sait de quel côté on les aborde, si c’est la nuit intérieure qui les cerne ou s’ils apparaissent dans le champ du regard.
Image : Nicolas Delprat, Zone 5, 2009.

0 commentaires