D’ailleurs je ne sais pas trop ce que je fais en ce moment. Du moins j’aurais du mal à dire ce sur quoi je travaille, quel est mon thème ou mon propos. Le fait de copier ou convoquer des détails de tableaux de Matisse, Miro, Beckmann ne relève pas à mon avis de l’hommage et la citation est moins une intention, un horizon que la manière que l’on a de nommer la chose.
Disons seulement que je suis travaillé par une forme de curiosité un peu obsessionnelle : qu’est-ce que ça fait d’accoler ainsi un morceau de paysage et un morceau de tableau ? Un arbre et un corps ou une abstraction géométrique ? De confronter deux styles, deux touches ? Deux espaces ? De telle ou telle manière. Dans tel ou tel format. Un bête travail de montage dira-t-on. Le fascinant mystère de ce qu’il produit, sensiblement et intellectuellement. La difficulté que l’on a à saisir l’objet produit qui est comme une esquisse de phrase, une chimère.
Je crois savoir d’où ça vient. Il y a des précédents. Il y a déjà vingt ans j’ai peint des immeubles dans des paysages, des zones transitoires, faisant dialoguer le dessin du bâti, la géométrie, la ligne droite et la gestuelle plus libre, les masses, les formes végétales. Le trame des façades, le rythme des fenêtres, l’éventuelle polychromie étaient déjà une forme d’insinuation du tableau dans le tableau. J’ai joué de toits plats, de murs aveugles de la même manière. Comme plus tard j’ai traité les ombres portées sur le sol ou sur un mur comme une palette ou une réminiscence d’un tableau de Clifford Still. J’ai même mis en scène des murs peints. Et j’ai en quelque sorte radicalisé la chose en plaquant des bandes monochromes puis des fragments de murs et des fragments de tableaux comme s’il s’agissait de gros plans, de façades décontextualisées. Dans mes collages et juxtapositions il y avait le souvenir du mur. Du mur et de la fenêtre. Mur occultant, mur cache, mur écran, surface de projection et fenêtre ouverture ou fenêtre tableau, travail de trame ou de grille.
Incidemment, comme chaque motif est prétexte à un traduction plastique, à geste, les tableaux cités sont une manière de faire entrer dans ma langue naturelle des esthétiques modernes, colorées, des courbes, des figures. Ce qui pourrait se dire encore : ouvrir des fenêtres à l’intérieur de ma propre esthétique, de mon propre paysage affectif ou mental. Et sans doute peut-on y voir une déclaration d’amour, une fascination sincère pour une période historique, pour des œuvres. Un jardin secret. Des réminiscences, pensées passagères, irruptions, flashs. Alors oui d’accord, peut-être s’agit-il d’hommages ; un petit peu. De conversations.
Mais à chaque fois, simultanément à l’hommage visible, un hommage à un tableau qui me fascine pour sa construction spéciale : la Vénus d’Urbino. L’image traversée par le corps allongé dont le regard vous accroche. Ce carré de mur sombre auquel elle s’adosse et qui s’arrête net à la verticale de la main qui cache le pubis. Cette percée à droite sur une scène secondaire, ces femmes penchées sur un coffre ouvert. Et la fenêtre qui donne sur un extérieur qu’on devine. Tout un jeu de verticales et d’horizontales tramant l’espace à la manière des tableaux du XVIe hollandais ou de Mondrian. Cet écho pourpre du matelas à la robe qui coupe la toile en diagonale… Un tableau dont la signification m’échappe (on a pu évoquer toute une symbolique maritale, mais n’est-ce pas une couverture ? Un simple motif érotique ?). Mais diablement malicieux, aguicheur, architecturé comme un piège, fascinant et dont l’attraction ne semble pas devoir s’émousser.
Image : Vénus d’Urbin, Titien.

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