Ce livre, je l’ai écrit dans un moment spécial, sans bien savoir si c’est mon humeur d’alors qui influa sur ses teintes sombres ou si au contraire, de me plonger dans la peau de ce personnage me faisait endosser son mal-être. Sans doute les deux se sont mêlés. J’attendais la naissance de mon deuxième enfant, je sentais le temps me fuir, ne trouvais pas assez de disponibilité pour boucler ce récit qui trainait, si bien qu’à chaque fois que j’y revenais il me fallait tout relire et alors je coupais, reformulais sans avancer d’une page. Un vrai bourbier. La plupart du temps au contraire d’avancer je raccourcissais l’ensemble, ne voulant une fois que garder un plan avec paysage défilant à la fenêtre, œil abruti, rien de plus. Sentiment d’impuissance et d’échec, d’être englouti par quelque chose qui vous dépasse qui convenaient parfaitement à mon personnage. Je voulais un récit impressionniste, en caméra subjective. Quelque chose sans dialogue, aux contours flous. Une errance. Mais pas de but, pas de fin qui justifie, qui fasse histoire. Comme un condensé d’impressions. Puis il m’a plu d’y glisser des haltes, quelque chose pour structurer. Comme essayer de se dire : « bon, voyons en j’en suis. Si je récapitule… » et hop, fin de la première partie. Je voulais aussi que beaucoup de choses restent hors-champ, ne se donnant que partiellement ou de manière gratuite, comme dans la vie, sans que cela soit calculé pour donner à penser quelque chose, sans que cela fasse construit pour les besoins de la fiction. Peut-être aussi pour ça que je me suis enlisé comme mon personnage à l’époque : il me fallait ressentir les choses et non pas les fabriquer pour les donner à ressentir à l’autre. Je voulais que ce soit un récit de l’ordre du journal, de ces paroles que l’on se dit à soi même quand ça va mal. J’ai coupé tout ce qui faisait romanesque, l’histoire de la logeuse, l’histoire de l’étude à laquelle il était sensé être venu se livrer et qui portait sur un obscur poète d’ici, ce qui installait une mise en abîme un peu pénible. Coupé l’histoire des messages sur son portable qu’il efface un à un en se laissant prendre par le rythme : « effacer ce message ? », « validé », « votre message a bien été supprimé »… coupé les grandes listes de noms de villes qui plaçaient trop clairement le voyage dans une réalité. J’en ai seulement gardé un petit bout placé à distance : là où se seraient connu ses parents. Dans la réalité, c’est là où habite un copain, je m’étais laissé allé un jour à glisser les yeux sur la carte pour voir comment m’y rendre et avais trouvé que les noms déjà excitaient l’imagination. De plus, c’est à lui que j’ai confié les premières lectures pour avis. Toutes ces confusions, c’est que je voulais du vertige, que chacun y retrouve une part obscure en lui, celle-là qui lui fait parfois perdre pied. Finalement j’ai opté pour une courte conclusion qui replace ce récit comme un témoignage laissé, reconstitué depuis des bribes écrites. J’ai peut-être trop mis de clin d’oeil, de citations. Si elles venaient à moi naturellement au cours de l’écriture, comme des points de rencontre, je pensais aussi qu’elles contribueraient à semer le trouble entre récit autobiographique et personnage de fiction dérivant dans un monde de fiction. Dans le voisin du bus qui découpe ses filtres à cigarette dans la couverture d’un vieux Folio, j’ai été un peu direct, évoquant Camus sans le nommer. J’aimais l’extrémité de
la question. Le suicide. Je savais déjà que mon personnage allait évoquer une part de son passé et sa confrontation avec le geste. Pour cette partie, je pensais au « feu follet » de Louis Malle. D’ailleurs j’ai placé ailleurs une allusion à Louis Malle en évoquant une méduse filmée de nuit par un caméraman en plongée, c’est « le monde du silence » que Louis Malle a tourné avec Cousteau en 56. Suite à un problème aux tympans, Louis Malle ne replongera plus jamais. Je savais également que mon personnage souffrirait d’un handicap : surdité, mutisme, cécité ? Quelque chose dans sa perception devait le mettre bientôt à la marge, comme un « fade out ».
Il y a cette phrase aussi que j’ai reprise de Benjamin, sur l’histoire. Phrase à tourner en boucle. Qui me fascine. Ailleurs c’est à Beckett que j’ai repris « la chose qui divise le monde en deux… ». Il se trouve que j’avais écrit quelque chose de semblable et je voulais lui donner du poids, alors quoi de mieux qu’une paternité illustre ? Un coup de chance d’être tombé dessus. Plus loin, Proust et Picasso pour évoquer la fragmentation, la distorsion des choses sous le regard, j’y reviens souvent. Et puis un gros clin d’œil pour ceux qui connaissent la phrase par cœur : dans ces parages de l’absurde et du fantastique, de la métaphore aussi, je ne pouvais ne pas faire référence à la métamorphose de Kafka. Disons que je voulais provoquer un sourire de connivence et dire de manière un peu entendue que parfois la littérature anticipe le réel. Que ce qui se dit dans une mythologie privée (figure du père assez présente dans la nouvelle), peut rejoindre le monde par un constat plus général. Je termine cette suite de citations avec Mallarmé, ce sentiment parfaitement romantique du « se percevoir, simple… ». Quand les dimensions du monde nous parviennent en un vertigineux retour à soi. Quelques uns verrons également dans la tranche de Sequoia une citation du Vertigo d’Hitchcock ou même plus subtilement, dans la comparaison avec une photographie qui se floute quand on l’agrandi, une proximité avec quelques plans de Blow up d’Antonioni. Sans doute d’autres choses encore lèvent des échos ou des correspondances, mais ce n’est pas consciemment voulu. Tout cela contribue à doubler le texte dans son épaisseur, le coudre d’un second texte si l’on veut qui inviterait à lire tout ça autrement, c’est à dire comme un livre de lecteur. C’est le trouble dont je parlais précédemment, que je voulais infuser.
Il y a eu des images aussi, celle de Charly Boyez. Quelquesphotos prises en Scandinavie en hiver et rassemblée sous le titre « la traversée d’hiver » ; ce sont elles qui m’ont inspiré le décors, le noir&blanc des paysages.
Et si je veux tout dire, cette histoire de prénom, elle est tirée de ce que m’a raconté un jour un prénommé Jean-denis. On l’avait blagué et moi je savais que j’en ferais quelque chose.
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