note sur photographier et sur dessiner

La chose existe. D’où nous vient le désir de la photographier ?
Sans doute cela manifeste que le geste, contrairement aux apparences et à ce qu’en pensait Baudelaire, est davantage symbolique que mimétique. De la même manière qu’écrire, peindre ou composer, photographier, au-delà de la consommation même que l’on pourrait faire de ces images, bien inférieure sans doute à la consommation du geste lui-même, est une manière d’aborder au monde. Et ce geste spécifique apparu au milieu du XIXème siècle et rapidement démocratisé ensuite consisterait, comme l’analyse Serge Tisseron, en une assimilation psychique du monde ou encore une « introjection », une transposition fantasmatique de l’expérience sensible et émotionnelle. En un mot, photographier consisterait à créer un pont entre le dehors et le dedans, contourner ou déjouer la butée, arrêter la fuite.

Et après, qu’est-ce qui se joue dans le geste de reprendre en dessin ou par le dessin ce qui est déjà documenté par une image sinon à nouveau ou de la même manière une assimilation symbolique ?
Sans doute est-ce symptomatique du fait que les images sont assimilées à des objets du monde qui dans leur multiplicité, leur flux rejoignent son tissu continu. Qu’elles réclament à nouveau un geste qui vienne tout à la fois les distinguer et les métaboliser par la forme d’une élaboration psychique. Par son industrialisation, l’image a émoussé ce caractère auratique que note Benjamin et qui faisait qu’une image pouvait vous accompagner une vie dans sa précarité semblable à la votre. Que certains, au XVIIIème siècle pouvaient, comme on le lit chez Arlette Farge porter le deuil d’une image perdue, demander à se faire inhumer dans son compagnonnage à la manière de ce lointain ancêtre aurignacien que l’on retrouva dans la vallée du Makapansgat, au Nord-Est de l’Afrique du Sud, enterré avec ce galet de jaspe rouge en lequel il avait pu reconnaître et en lequel nous reconnaissons encore l’image schématique d’un visage.

Le dessin relève alors du portrait, il a pour mouvement quelque chose d’une intensification, d’une désignation, d’une inscription. Le dessin a son temps propre, le temps de son élaboration, de sa réalisation qui est aussi un temps d’assimilation qui, à la différence du flux médiatique dans sa volonté d’abolir les battements du temps pour combler l’espace par un mouvement continu et débilitant, par son suspend, devient un lieu où peut déposer la pensée, où peut se tramer le sens.
Tout l’enjeu de ces dessins, de ces peintures est peut-être là : articuler au continu de la vie ce discontinu par lequel celle-ci se respire, se fabrique du sens.

Le dessin alors tâte l’énigme en ses contours comme le ferait un masque mortuaire. Dessiner, des hésitations de l’esquisse au moment de monter les ombres, modeler le volume, manifeste en acte le travail de génération du regard. Il trace sur la page la figure absente ou la figure qu’il absente.

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