notes du soir

Faire un tableau, fabriquer un tableau s’apparente au développement d’un cliché jamais pris mais qu’un mouvement suggère en nous. Cliché manqué, incapacité à retenir dans l’œil les instants prégnants du monde, et même impression que l’on n’y voit rien (à peine surprendre des fragments du monde échappant). Le tableau s’énonce depuis une séparation, depuis la fuite des choses. Il n’exprime alors pas tant un réel que le deuil qui adapte le réel à la forme qu’il aura dans la mémoire, le roman qui dans la mémoire s’identifie tout autant comme la capture d’une éclipse que dans le mouvement de sa restitution rétrospective.

Un tableau advient lorsqu’on le regarde sans parvenir à se souvenir tout à fait de que l’on voulait retrouver par lui et qu’il s’impose alors comme une énigme neuve éclose d’on ne sait où. Toujours quelque chose s’énonce. De ce dernier constat, on en viendra à essayer des combinaisons comme on tape de la fourchette la vaisselle de la table pour écouter les notes qu’un verre vide et qu’un verre plein produisent. Lancer des paroles.

4 Commentaires

  1. Anonymous

    « Fabriquer » sans doute, mais comme tu le sais, faire un tableau relève d’un désenchantement d’avance, non sur le réel mais sur l’intention de produire l’image. Il advient et s’impose, en effet, hors de tout attendu (je ne fais ici qu’exprimer mon sentiment), et tant mieux! Si non, à quoi bon prendre autant de risque à tenter ce diable, à d’accepter de faire allégeance à cette capricieuse?

    J’aime bien l’image de la fourchette, j’en ai usé des vaisselles!
    ap

  2. HK/LR

    lu hier dans « lichen,encore » d’Antoine Emaz , 3eme volume de ses carnets qui vient de sortir :
    « le poème ne mime pas le réel comme une ombre chinoise,il ne prétend pas en finir avec la tension écrire/vivre. Au contraire, dans son effort d’ajustement , il indique l’impossibilité même d’une équivalence. Même au bout du plus intense travail de langue, le poème reste en deçà ou au delà de l’émotion qui l’a généré …

  3. pop

    >Oui, fait tinter la vaisselle! Peut-être pour que le champ de l’expression s’ajuste si bien au monde que, comme dans la nouvelle de Borges, sa cartographie le recouvre exactement.
    >Pas lu Lichen, mais Cambouis, sereine clarté d’Emaz attaché dans un mouvement quotidien à se frotter au monde. Moi je ne dirais pas forcément que le tableau reste en deçà, pas d’idée de valeur, simplement en s’énonçant depuis un lieu particulier et avec des moyens particuliers il porte en lui un monde qui n’est jamais semblable. Pas une primauté du monde sur l’oeuvre mais oui, une tension, une mise en tension réciproque.

  4. armand dupuy

    Très sensible à ça: « Un tableau advient lorsqu’on le regarde sans parvenir à se souvenir tout à fait de ce que l’on voulait retrouver par lui et qu’il s’impose alors comme une énigme neuve éclose d’on ne sait où. »

    Adup.