Dans le cadre d’une exposition collective de peintres entendant donner à voir un panel de gestes ou de façons, il était demandé d’exprimer en quelques lignes ce qu’il en était pour nous de la peinture. Comment nous l’abordions ou la vivions.
J’avais jeté dans la soirée quelques notes.
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« L’art résulte de la projection, sur le monde qui entoure l’homme, d’une image mentale forte qui colore la réalité, avant de prendre forme et de la transfigurer ou de la recréer dans la matière ».
Jean Clotte
Le geste vient de loin : touiller de la couleur accroupi, courbé sur des coquilles et se redresser en avançant le pinceau au bout du bras vers la surface. Faire surgir une forme, un signe qui, par un retournement du regard, nous dévisage comme nous dévisageait tout à l’heure le monde dans sa familière opacité. Il semble que l’on n’habite jamais que nos propres projections. Enfant déjà, je regardais au ciel comme à des traces peintes.
Il y a là quelque chose d’infiniment complexe : voir c’est voir le regard lui-même à travers lequel tout regard se projette et par lequel il nous revient. On ne peint pas la chose, écrit Mallarmé, mais l’effet qu’elle produit, l’espace de la relation.
Si peindre m’est si vital, c’est que cela engage tout mon rapport au monde. Il s’agit par la peinture de tenter de voir, ou de ne pas totalement manquer ce qui se laisse apparaître dans la destruction et reconstruction de l’image.
On y revient sans cesse : le regard travaille. On en change constamment. Regarder, regarder à nouveau, voir différemment, renouveler le regard. Et je me demande toujours ce qui a lieu dans ces diverses façons du regard, dans -non pas une mobilité, bien que cela joue- mais une reconfiguration du regard qui fait qu’il arrive souvent que les choses que l’on considère longuement ou à plusieurs reprises semblent n’être jamais tout à fait semblables, jamais là où elles étaient l’instant d’avant, comme prises dans un mouvement différent ; peu établies, vouées a exister selon plusieurs perspectives, plusieurs apparences. Dans quel espace complexe, mouvant, mobile une chose est-elle ? Parvient-on parfois à calmer ces convulsions, ces mouvements organiques qu’à l’intérieur du regard, de ce qu’il charrie de pensée et de mémoire, on génère, pour que quelque chose donne l’impression de se fixer ?
La main s’avance là-dedans. Expérimente à chaque fois cette traversée bouillonnante. Qu’est-ce qu’elle dépose en toute fin dans un tableau ? Qu’est-ce qui, dans le tableau ou à sa surface se dépose de ce qui a eu lieu ?

merci pour vos écrits .Ils expriment ce que je crois .