Des choses nous laissent indifférents, devant lesquelles on passe vite, peu convaincu. D’autres retiennent davantage et quand même elles seraient simples et qu’on n’en sache pas davantage que la perception immédiate que l’on en a. Il n’est pas besoin de grandes idées, de questions d’actualité pour que cela vous rejoigne dans le plus essentiel. Je crois que la félicité que l’on ressent parfois au contact de certaines œuvres et dans d’autres moments de vie – les larmes qu’on y laisse, est liée à cette façon que l’on a de se mouvoir dans le temps, oscillant entre passé et futur, mémoire et anticipation. Mais peut-être faut-il dire que le temps n’a pas d’existence ou qu’il ne désigne rien d’autre que ce mouvement qui traverse notre être dans le paradoxe, l’oxymore de son développement localisé. Ou, dans cette naissance perpétuelle à l’instant, dans ce que l’on convoque et ce que l’on échappe, entre mémoire et désirs, (entre « déformations du passé et ébauches imprécises de l’avenir », écrit Reverdy) ou ce que Pascal Quignard désigne quelque part comme « le passant » dans lequel le présent s’évanoui ou s’éclipse. Sans cesse, nous allons au-devant des choses à travers le désir que nous avons d’elles, nourri par la mémoire et excité par ses anticipations. Sans cesse nous avançons tantôt devant, tantôt en retrait, écoutant, regardant davantage à l’hypothèse-désir ajustée qu’au réel. Regarder, entendre, sentir, c’est toujours interpréter. Un musicologue disait : entendre, c’est « à chaque instant entendre, avoir entendu et être prêt à entendre ». Faire l’expérience du passé et du futur « à l’intérieur même du présent ». Chaque acte de perception est en partie un acte de création. Nous inventons pour partie le monde dans lequel nous évoluons à partir des souvenirs que nous en avons et à travers les projections que les parcelles prélevées par nos sens nous suggèrent. Des articles m’ont un jour renseignés sur ces bouleversements que j’avais parfois à voir vérifié dans le fil d’une situation ce que j’avais intérieurement anticipé sans oser, sans parvenir à le verbaliser ou l’annoncer. Ce point de connexion senti et le plaisir presque euphorisant qu’il provoque est désigné comme « plaisir de l’anticipation du retour d’un souvenir » et provoqué par la libération d’un neuromédiateur, la dopamine.
Nous sommes perpétuellement tendus vers. Non pas dans le réel, ou un hypothétique présent, même dilaté, mais en chemin, lançant des balises. Toujours dans l’entre. Dansant le monde, accordant nos mouvements réciproques.
J’avais lu un livre d’Olivier Sacks dans lequel il traitait du cas d’un patient qui, bien qu’ayant perdu une part essentielle de sa mémoire, était capable de s’immerger et d’évoluer dans la musique sans paraître handicapé le moins du monde. J’avais noté la phrase : « C’est une appropriation de la plénitude de l’écoulement continu du présent, du maintenant, qui lui permet de traverser l’abîme. »
J’irais jusqu’à comparer avec la pratique de la voile ou du surf, ces moments de portance, lorsque l’on s’accorde à la direction du vent, aux forces déployées par la vague si bien que l’effort n’est plus proportionnel à l’effet, que l’effet semble devancer l’effort, en aboli la nécessité : vous êtes porté par la projection elle-même et comme en avant du temps. Peut-être par une certaine forme de récit qui accompagne notre expérience du monde (le plaisir que l’on ressent parfois à simplement aller dans le monde, se maintenir mouvant dans les mouvements du monde).
Je crois, pour y revenir, que cette félicité que l’on ressent parfois dans certaines situations, au contact de certaines œuvres vient de ce sentiment de connexion inconsciente qui remonte à la surface. Dans la perfection formelle de ses harmonies, la Dame à l’hermine de De Vinci anticipe et aspire mes désirs, l’idée même d’harmonie qui s’est formée en moi dans l’expérience que j’ai eu du monde et se faisant elle les fait affleurer à ma conscience, comme si une partie de mon être même devait ainsi s’atteindre, se déterminer ou se situer. Elle m’aide à « traverser l’abîme ».
Dans une salle sombre des dizaines de vitrines dedans lesquelles de grands écrans plats diffusent les portraits de personnes qui baillent, livrés au ralenti. Et c’est le temps en soi qui suit la même courbure, comme dans ces moments de semi conscience. La chose entre en écho avec quelque chose du monde, l’indétermination interminable tendant presque à une forme esthétique. Une torpeur. Par de grand discours, et pourtant quelque chose qui se retourne sur soi. Des écrans vidéo présentés dans des vitrines. On entend déjà les réactionnaires à l’affut faire les comptes, cracher sur la débauche des moyens, le spectaculaire à grand renfort technologique, le vide. Bien sûr cela a un coût, mais dérisoire encore en regard du budget du moindre spot publicitaire. Et puis après ? Bien sûr qu’on a en arrière de la tête ces réflexions, le fille Le Pen promettant de couper les vannes à l’art contemporain et à ses supercheries pour favoriser des formes « plus populaires ». Un art de « travail et de talent » qui n’a pas besoin « d’explications fumeuses » et mettrait au contraire en valeur « notre patrimoine et notre identité ». Il en adviendrait quoi de nos vitrines, de leur simple possibilité ? De cette dimension de nous qui sans ça nous demeure insaisissable, « nous même derrière nous-même caché » (E. Dickinson).
« Dans l’immense, enchevêtrée, pelote du monde tirer un fil, c’est ce que fait non pas l’art, l’art en général, mais chaque décision artistique en particulier. Et alors l’espoir qui vient avec cette décision, ce n’est pas que tout vienne, mais que quelque chose soit défini et cerné – un point du monde qui sera une aire de lisibilité, une ouverture, une insistance ». (J-C. Bailly)

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