On va aux livres aussi pour trouver autrement, dans la bouche d’un autre, ou selon un développement singulier ses propres réactions – qui parfois en soi se taisent. On arrête sur un paragraphe parce que c’est exactement ça ou que ça complète ce que l’on pousse discrètement en soi, comme le ferait un interlocuteur de choix. Ou que cet écho vous confirme un peu en vous. En vérité il y a deux pages que j’ai trouvées là et qui calquaient exactement mes sentiments, mes pensées du moment, avec cette singulière coïncidence qu’à parfois le hasard.
« Lorsque, jeune géologue, je me suis retrouvé pour la première fois tout seul au cœur de Peary Land, je fus pris de nervosité devant le manque de scientificité de mon travail. En réalité, il n’existait aucun outil, ils étaient dérisoires. Il n’y avait que l’observation. Mais qu’en faire ? Je voyais les choses différemment selon que j’étais fatigué ou en forme, que j’avais peur, étais constipé ou avais la diarrhée, que mes souliers me faisaient mal ou que je pensais aux filles ou à la carrière. Et différemment encore quand je dessinais ou prenais des notes.
Surtout, je voyais différemment quand j’essayais de « penser », quand j’essayais de me souvenir de ce que j’avais appris et de ce qu’on pouvait me demander à l’examen. La première expérience, banale, fut que je n’observais pas du tout : j’essayais de retrouver mon savoir. C’était évidemment ennuyeux et cela me donnait tout le temps mauvaise conscience. Une mauvaise conscience que la plus art traînement toute leur vie.
J’appris cette chose simple que l’observation sans représentation n’existe pas. Sans théorie, pas d’observation. C’est relativement simple et cela fait partie de l’apprentissage de l’enfant. Sans compter que Bohr et d’autres l’ont formulé de façon très pointue. Mais la difficulté de ce savoir, c’est qu’il est à la fois plus simple et plus difficile à manier dans la pratique comme le suggère la formulation. Car la soi-disante « théorie », qui dirige l’observation, se situe pour une part sur le plan du tropisme, de la défécation.
Une partie de l’élaboration de la théorie, partie qui peut-être ne deviendra jamais théorie, se déroule en effet dans le courant, dans le grand vide. Quand le géologue est allongé sur la pierre chauffée par le soleil avec des taches devant les yeux, fumant un cigare et ne sachant pas à quoi il pense – parce qu’il ne pense peut-être pas du tout, c’est son corps qui agite ses besoins et souvenirs – et il se relève et soit lucidement que tout pourrait aussi bien être différent. C’est pourquoi je dis : la géologie – c’est un bon cigare.
Le choc avec la science survient au moment où il faut écrire son rapport. On sait que ce qui a été récolté durant l’été n’apporte sans doute pas grand-chose, mais il faut l’écrire. Et comment ? Il y a des règles précises. Un puzzle dont on peut intervertir quelques rares éléments : où et avec qui, merci à l’institut, à untel à untel, bibliographie de la littérature existant sur le thème, puis la partie principale constituée des observations mises en ordre systématique et menant à une conclusion ; à la fin, un résumé en anglais ou en danois. C’est certainement très pratique et j’imagine que la plus part savent que ce ne s’est pas du tout passé comme ça. Ou le savent-ils vraiment, s’en souviennent-ils ou n’ont-ils jamais eu le temps de s’en rendre compte ? Coincés comme ils l’étaient entre la nervosité du débutant, la nervosité plus complexe de l’examen, le conformisme naturel de l’apprenti puis, plus tard, l’acceptation convenue du fait que les choses sont comme elles sont et que c’est juste ainsi. Cependant je suis persuadé que ce conformisme dans la formulation se retourne contre l’observation, l’anesthésie et amène le scientifique expérimenté à considérer la nervosité qui était la sienne à ses débuts comme un simple manque de maîtrise.
J’écrivis mon petit rapport ; c’était selon la norme et cela devait être ainsi, mais ce n’était pas juste, ce n’était pas la réalité. Le courant avait été arrêté à un endroit aléatoire… On venait me rechercher, il n’y avait plus de cigares dans la boite. N’aurait-il pas été possible d’écrire de façon à ce que l’on sente le courant, le mouvement, la réalité – au lieu de ce système de module exsangue avec son illusion de développement clair et logique, ses observations qui sans zigzaguer mènent à la conclusion du petit rapport ? Est-il possible d’écrire différemment sans que cela devienne de la littérature ? C’est sur ce plan simple que se situe selon moi l’histoire de la langue et de la science.
Mais je le répète, au cas où j’aurais perdu le fil en cours de route, il ne s’agit pas seulement d’une pratique de l’écriture plus vivante et poétique en tant que tel. Il s’agit avant tout, à travers le processus de la langue, de maintenir vivant le souvenir de la « corporalité » de la relation théorie-observation. »
Per Kirkeby, Manuel, éditions MAM Paris 1998. (p.62-64)

J’attends mon prochain week end lyonnais sans béquille et plein d’optimisme plutôt que claudiquant et défaitiste bizzz MCML