« Bifurcations. Réalités alternatives. Mondes parallèles où nous aurions pu vivre et peut-être vivons, sans le savoir, d’autres vies. »
Emmanuel Carrère
Il y a des livres dont le titre seul suffit. Les mots et les choses, L’esprit et le temps, Les fleurs du mal, La promesse de l’aube, Crime et châtiment, Les hauts de Hurlevent, Baleine, même… programmes vertigineux qui laissent à méditer longtemps sans qu’une issue vous en fasse sortir. Baleine, tiens, puisque c’est le titre d’un petit livre de Bertrand Gadenne : un mot énorme, une pièce de boucher, un monde en soi, immémorial, silencieux, mythologique, de grande patience, qui semble dériver dans les larges espaces comme dérivent les astres. Mais colosse fragile, avec de la tendresse dans l’œil, une grâce, une forme de sagesse triste. Posez dans l’espace le mot baleine comme vous déposeriez l’animal sur un rivage. Il est difficile de dire comme il pèse et lévite, semble à la fois tout proche et vertigineusement lointain.
Un livre encore dont j’ai rêvé sur le titre, tournant autour de le lire : L’éternité par les astres, de Louis-Auguste Blanqui. Étrange programme, comme on dirait « la preuve par neuf ». Une trajectoire qui, depuis notre présent, passant par les corps célestes, mettrait l’éternité en perspective. Je savais Blanqui révolutionnaire, socialiste, plusieurs fois enfermé au long de ce XIXe siècle tumultueux. Il me semblait aussi savoir que ledit texte devait sa légende d’avoir été un texte de prison, médité depuis l’exil et l’isolement. Me demandais s’il n’était pas une sorte de métaphore critique de l’époque. Alors, à force d’orbes et de tangentes, il avait fini par me passer à portée de main, réédité en 2016 par François Bon. Je m’étais étonné d’y lire toute une réflexion sur l’astronomie, ces choses éthérées et lointains contrastant avec le bourbier politique et les luttes sociales, les révolutions de 1830, 1848, empire, restauration, monarchie de juillet… Négligemment, je suivais ses développements et les débats de 1872, forcément un peu dépassés aujourd’hui.
Mais bientôt, s’en suivaient des remarques plus philosophiques déroulant à l’imaginaire un tapis excitant. Je me souvenais du tableau périodique des éléments, lequel posait une grille sur les réalités physiques du monde, se proposant de les contenir toutes. « L’univers entier est composé de systèmes stellaires. Pour les créer, la nature n’a que cent corps simples à sa disposition. Malgré le parti prodigieux qu’elle sait tirer de ces ressources et le chiffre incalculable de combinaisons qu’elles permettent à sa fécondité, le résultat est nécessairement un nombre fini. » Et c’est cette observation simple qui induit des considérations vertigineuses : « le nombre de nos sosies est infini dans le temps et l’espace. Ce ne sont point des fantômes, c’est de l’actualité éternisée. (…) Tels les exemplaires des mondes passés, tels ceux des mondes futurs. Seul, le chapitre des bifurcations reste ouvert à l’espérance. N’oublions pas que tout ce qu’on aurait pu être ici-bas, on l’est quelque part ailleurs. » Le nombre de combinaisons possibles étant fini et son déploiement infini, par multiplications, statistiquement, chaque situation existe dédoublée, démultipliée dans ses variantes. « A l’heure présente, la vie entière de notre planète, depuis la naissance jusqu’à la mort, se détaille, jour par jour, sur des myriades d’astres-frères, avec tous ses crimes et ses malheurs. »
« Je défie la nature de ne pas fabriquer à la journée, depuis que le monde est monde, des milliards de systèmes solaires, calques du nôtre, matériel et personnel. Je lui permets d’épuiser le calcul des probabilités, sans en manquer une. Dès qu’elle sera au bout de son rouleau, je la rabats sur l’infini, et je la somme de s’exécuter, c’est-à-dire d’exécuter sans fin des duplicatas. (…) Observations inutiles, d’ailleurs. La nature ne connait ni ne pratique la morale en action. Ce qu’elle fait, elle ne le fait pas exprès. Elle travaille à colin-maillard, détruit, crée, transforme. Le reste ne la regarde pas. Les yeux fermés, elle applique le calcul des probabilités mieux que tous les mathématiciens ne l’expliquent, les yeux très ouverts. Pas une variante ne l’esquive, pas une chance ne demeure au fond de l’urne. Elle tire tous les numéros. Quand il ne reste rien au fond du sac, elle ouvre la boite aux répétitions, tonneau sans fond celui-là aussi, qui ne se vide jamais, à l’inverse du tonneau des Danaïdes qui ne pouvait se remplir. »
Il est aisé de conclure : « tout astre a toujours existé, non pas dans sa personnalisation actuelle, temporaire et périssable, mais dans une série infinie de personnalités semblables, qui se reproduisent à travers les siècles. Il appartient à une des combinaisons originales permises par les arrangements divers de cent corps simples. »
Ainsi s’immisce quelque chose de semblable à ces uchronies qui excitent l’imagination : « Notre terre, ainsi que les autres corps célestes, est la répétition d’une combinaison primordiale, qui se reproduit toujours la même, et qui existe simultanément en milliards d’exemplaires identiques. (…) Sur chacun d’eux se succèdent toutes les choses matérielles, tous les êtres organisés, dans le même ordre, au même lieu, à la même minute où ils se succèdent sur les autres terres, ses sosies. Par conséquent, tous les faits accomplis ou à accomplir sur notre globe, avant sa mort, s’accomplissent exactement les mêmes dans les milliards de ses pareils. »
Tout ce qui peut être en somme, statistiquement, tous les possibles induits par les matériaux initiaux et leur combinaison finie, n’ont d’autre issue que de se réaliser ici ou là dans un temps ou un autre. C’est fatal. La nature ne rate pas une combinaison. A l’image de ces copies avec erreurs qui dans l’ordre génétique créent des mutations, s’engendrent des variations ramifiant et enrichissant formidablement le modèle. « Outre son existence entière, de la naissance à la mort, que l’on vit sur une foule de terres, on en vit sur d’autres dix milles éditions différentes. »
Et c’est là que l’uchronie cesse d’être un caprice, un délire, un amusement de l’esprit. Blanqui pousse la logique : « Les Anglais ont perdu peut-être bien des fois la bataille de Waterloo sur les globes où leur adversaire n’a pas commis la bévue de Grouchy. Elle a tenu à peu. En revanche, Bonaparte ne remporte pas toujours ailleurs la victoire de Marengo qui a été ici un raccroc. » « Tous les carrefours du ciel sont encombrés de nos doublures ! »
Et je repense alors à un roman de Marcel Thiry paru en 1938 titré Échec au temps qui narre une histoire alternative à celle qui à cours en la faisant bifurquer précisément à Waterloo. Je reprends tel quel le résumé qu’en fait Emmanuel Carrère dans le livre qu’il dédie à l’uchonie : Le jeune anglais descend de l’officier tenu pour responsable de la défaite de Waterloo et voudrait réhabiliter la mémoire de son ancêtre. Il construit alors une machine à regarder dans le temps. L’inventeur, fidèle à son obsession, s’acharne à faire le point sur son aïeul, et découvre que c’est bien de lui que tout dépendait, de sa mission de reconnaissance et du renseignement. « Le sort de l’Europe s’est joué à Waterloo ; mais à Waterloo, le sort de la bataille a tenu, vers 6h45, au jugement, au coup d’œil, à la chance aussi d’un cavalier de 24 ans, arrêté sur un mamelon au nord de Papelotte. » En effet, la mauvaise interprétation, la négligence du cavalier Hervey induisent Wellington en erreur : il ordonne la retraite, et l’armée impériale l’emporte. L’inventeur désespère. Il rêve, non seulement de voir, mais de modifier le passé, pour cela d’accorder quelques minutes de patience à son aïeul, afin qu’il puisse mieux estimer la situation et inverser par la suite l’issue de la bataille.
Changement du cours des choses pour l’uchronie, mise en parallèle des possibles se réalisant pour Blanqui. Chez Marcel Thiry c’est plus retors encore, car, alors que l’on assiste à la bataille de 1813 depuis le XXe siècle, on pousse un cri. Cri qui atteint le champ de bataille là-bas cent ans plus tôt. « Ce cri poussé à Ostende au XXe siècle, l’officier anglais Hervey l’entend à Waterloo en 1813. Et Waterloo devient une victoire anglaise.
Un paradoxe néanmoins puisqu’on ne peut innocemment retourner dans le passé et changer le cours des choses sans perturber sa propre vie en son présent. Le narrateur ainsi se souvient des deux histoires. Et celui qui avait initié cette bifurcation alternative disparait. Car, « dans le monde où Napoléon l’emportait à Waterloo, Hervey l’aîné faisait sagement retraite, se mariait en Angleterre, avait beaucoup d’enfants et de descendants, dont l’inventeur. Mais dans le monde soudainement promu par son arrière-petit-fils, dans le monde où il assure la victoire de sa patrie, il le paie de sa vie. Tué dans la bataille avant d’avoir procréé, il n’a donc pas de descendance et Hervey le cadet, après avoir promu cette nouvelle version, se volatilise avec sa machine. » Comme le note l’auteur : « Le principe de cause prenait sur son destructeur une revanche péremptoire. »
« Le rêve, ou ce qui devient le rêve, sécrète la réalité qui l’annule en le remplaçant, mais n’aurait pu triompher sans lui. »
Par ces digressions j’en viens à me demander si L’éternité par les astres écrit du fond d’une cellule, les yeux penchés sur le papier mais l’esprit basculé sur le vaste ciel n’est pas une pièce de philosophie touchant à l’idée de liberté et à la fatalité. Blanqui ici enfermé est ailleurs libre et des régimes autoritaires font pendant au rêve socialiste réalisé. Cela pourrait accabler comme une fatalité, mais ici et là l’histoire s’écrit sans cesse, diverge pour explorer les possibles. Il y a, comme on dit en mécanique, du jeu. Le monde écrivait Montaigne est une branloire pérenne. « Toutes choses y branlent sans cesse : la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d’Égypte, et du branle public et du leur. La constance même n’est autre chose qu’un branle plus languissant. »
Et comme il en est de même de mon esprit me vienne deux livres, deux titres encore à mettre sur ma liste. De Giono, La traversée sensuelle de l’astronomie. Et d’Archimède ce petit ouvrage que je n’ai fait que feuilleter et dont le titre m’avait intrigué quand je l’avais entendu pour la première fois : L’arénaire.
L’arène, on l’a appris à l’école, c’est le sable, qui par synecdoque, désigne tout à la fois la piste sur laquelle ont lieu les jeux et même dans un certain langage l’architecture elle-même qui l’enferme. Et c’est bien par le grain de sable qu’Archimède entend aborder l’infini.
« IL est des personnes, ô roi Gélon, qui pensent que le nombre des grains de sable est infini. Je ne parle point du sable qui est autour de Syracuse et qui est répandu dans le reste de la Sicile, mais bien de celui qui se trouve non seulement dans les régions habitées, mais encore dans les régions inhabitées. Quelques-uns croient que le nombre des grains de sable n’est pas infini, mais qu’il est impossible d’assigner un nombre plus grand. Si ceux qui pensent ainsi se représentaient un volume de sable qui fût égal à celui de la terre, qui remplît toutes ses cavités, et les abîmes delà mer, et qui s’élevât jusqu’aux sommets des plus hautes montagnes, il est évident qu’ils seraient bien moins persuadés qu’il pût exister un nombre qui surpassât celui des grains de sable. Quant à moi, je vais faire voir par des démonstrations géométriques auxquelles tu ne pourras refuser ton assentiment, que parmi les nombres dénommés par nous dans les livres adressés à Zeuxippe, il en est qui excèdent le nombre des grains d’un volume de sable égal non seulement à la grandeur de la terre, mais encore à celui de l’univers entier. Tu sais que le monde est appelé par la plupart des astronomes une sphère dont le centre est le même que celui de la terre et dont le rayon est égal à la droite placée entre le centre de la terre et celui du soleil. Aristarque de Samos rapporte ces choses en les réfutant, dans les propositions qu’il a publiées contre les astronomes. D’après ce qui est dit par Aristarque de Samos, le monde serait beaucoup plus grand que nous venons de le dire ; car il suppose que les étoiles et le soleil sont immobiles ; que la terre tourne autour du soleil comme centre ; et que la grandeur de la sphère des étoiles fixes dont le centre est celui du soleil, est telle que la circonférence du cercle qu’il suppose décrite par la terre est à la distance des étoiles fixes comme le centre de la sphère est à la surface. Mais il est évident que cela ne saurait être, parce que le centre de la sphère n’ayant aucune grandeur, il s’ensuit qu’il ne peut avoir aucun rapport avec la surface de la sphère. Mais à cause que l’on conçoit la terre comme étant le centre du monde, il faut penser qu’Aristarque a voulu dire que la terre est à la sphère que nous appelons le monde, comme la sphère dans laquelle est le cercle qu’il suppose décrit par la terre est à la sphère des étoiles fixes; car il établit ses démonstrations, en supposant que les phénomènes se passent ainsi ; et il paraît qu’il suppose que la grandeur de la sphère dans laquelle il veut que la terre se meuve est égale à la sphère que nous appelons le monde (α). Nous disons donc que si l’on avait une sphère de sable aussi grande que la sphère des étoiles fixes supposée par Aristarque, on pourrait démontrer que parmi les nombres dénommés dans le Livre des Principes, il y en aurait qui surpasseraient le nombre de grains de sable contenus dans cette sphère. »
De grains de sable dans l’univers il y en aurait des myriades de myriades. Ce qui ferait encore un beau titre pour nous laisser rêver depuis notre étroite condition, notre détail, à l’immensité des possibles, de l’espace et du temps, de tout ce que la matière au grès des forces, fait advenir.
Image : Astréos ou Éther combattant un Géant à tête de lion sur la frise sud de la Gigantomachie du Grand autel de Pergame (wiki).

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