Pierre Tectin, les plaintes se divisent

Delacroix note : « la nature est un
dictionnaire ; on y puise des mots ». Et qu’on y ajoute notre
matériel n’y changera pas. Reste par dessus ce vaste lexique dont certains mots
nous sont familiers, communs, d’autres inconnus ou oubliés, exotiques ou dévalués,
la volonté d’écrire. Comme les idées naissent dans les phrases que l’on ose,
les formes s’engendrent selon les associations que l’on essaie. Si chaque
élément a « sa propre histoire, sa
propre volonté », « toutes ces intentions se tissent et enclenchent
d’autres récits à travers leur recomposition »*
. Curieuse façon de l’art. Panofsky
montre quelque part que les « problèmes » de l’art semblent toujours
au cours de l’histoire avoir été résolus de biais : détours,
transgressions, empiètements, convergences inattendues, embourbements et
avancées soudaines. « Les signes
vont et viennent dans un ordre aléatoire ou contrôlé »
, cherchant
toujours, d’un bricolage l’autre, à répondre positivement à cette éternelle,
impérieuse et insondable question : « est-ce que ça
tient ? », « est-ce que ça fonctionne ? » ou ne
faisant autre chose que répondre à leurs possibles. Et peut-être sommes-nous
trop ignorants de tout, ou simplement que tout nous échappe nécessairement,
pour que l’on parvienne à donner à ce que l’on fait un caractère tout à fait
défini. Derain, dans une lettre témoignant à Vlaminck de sa découverte de l’expressivité
des arts africains confie : « Nous sommes trop incertains de la marche
des idées de notre temps pour vouloir un caractère défini. Il nous faut là nous
soumettre à l’inconscience ». Les choses sont ainsi : elles flottent
dans l’étendue des possibles, elles emportent avec elles nos jugements. Elles
vacillent d’une réalité à l’autre sous le regard (mais le travail de l’artiste
n’est-il jamais autre chose que la fabrique d’un regard ?). Elles sont
selon le lieu et le temps qui les accueillent. Elles sont en cours. Et qu’elles
s’équilibrent un instant, elles ne s’achèvent jamais absolument. Peut-être les
œuvres que nous créons sont-elles condamnées à n’être qu’en deçà des élans dont
on les charge, peut-être ne sont elles qu’échecs, ratés, déceptions. Condamnés,
selon les mots de Beckett, à ne faire toujours que « rater, rater encore,
rater mieux ».

« Les
plaintes se divisent »,

écrit Pierre Tectin en introduction à son exposition, évoquant « le son lancinant exprimé par les
objets décomposés »
ou dans un état intermédiaire. Plaintes des objets
qui disent la plainte de celui qui les enfante. Lutte des oeuvrs pour
« tenir ». Kierkergaard compare le poète à un homme malheureux dont
les soupirs paraissent à ceux qui les entendent une suave musique. Il repense à
une vieille histoire : Phalaris, tyran d’Agrigente, faisait, dit-on, cuire
ses victimes à petit feu dans un taureau d’airain dont les naseaux, munis de
flutes, transformaient en sons harmonieux leurs gémissements. Les objets de
Pierre Tectin vivent peut-être de cette vie là, de ce déséquilibre qu’ils
portent ou des contradictions apparentes qui les animent : frustres et
délicats, bruts et raffinés, pauvres, opaques et suscitant à s’y pencher, d’infini
micro narrations, difficiles et beaux. Ils forment un théâtre (l’artiste dirait
un catalogue) qui déclenche des possibilités, enchevêtre les idées, retrouve
des chemins déjà empruntés, se retourne comme un gant sur lui-même, construit
se déconstruisant d’autres regards encore. Fuites, ratés et glissements
réintégrant dans leur pérennité comme dans leur précarité l’Histoire car, comme
l’écrit Merleau-Ponty, si nulle forme n’achève la création des formes, ni même
« nulle œuvre ne s’achève absolument, chaque création change, altère,
éclaire, approfondit, confirme, exalte, recrée ou crée d’avance toutes les
autres ». Ce qui change à chaque essai, c’est notre rapport complet aux
formes. Autre plainte alors, celle mêlée de terreur et de fascination de celui
qui prend mesure de ce que le monde s’étend à proportion de ce que l’on ose.






*les formules en italique sont extraites d’une
conversation avec l’artiste en novembre 2011.


Exposition du 7 janvier au 18 février 2012, galerie Frederic Lacroix.

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