Proust, fiction&cie

1913. Proust publie chez Grasset, à compte d’auteur après avoir été refusé à plusieurs reprises par de nombreux éditeurs le premier volume de La recherche du temps perdu : Du côté de chez Swann. La première édition comptera de nombreuses coquilles dues aux retouches incessantes de l’auteur à chaque jeu d’épreuves, lesquelles allongeront d’ailleurs l’addition de manière considérable. Il s’en vendra quelques 3000 exemplaires avant que la guerre n’interrompe son élan, succès d’estime et naissance d’un projet d’une ampleur singulière qui s’accorde à la tournure de l’époque. L’écriture s’est amorcée vers 1907, alors que Proust à 36 ans et qu’il ne lui reste que 15 année à vivre avant de succomber à une bronchite mal soignée, à 51 ans. C’est ce centenaire qui est aujourd’hui prétexte à une actualité Proust.
Alors, pour François Bon, au départ, il s’agissait seulement de se demander s’il parviendrait à tenir un feuilleton de son rapport à la Recherche à travers ses relectures successives tout au long de sa vie et de fouiller dans la « cathédrale » comment se construit le livre, ce qu’il interroge de la modernité, de la littérature et ce qu’il met en jeu de vertige. Si on imagine alors devoir lire un essai ou une biographie, il y a toutes les chances d’en être surpris : c’est son rapport à Proust qu’explore Bon, et se faisant, son rapport à la littérature. La littérature comme exhausteur et ce en quoi peut-être elle nous rejoint. Dans ce même mouvement qui fait de la Recherche elle-même, et dans le premier livre particulièrement, l’histoire d’un lecteur.
Et bien évidemment, là-dedans, impossible de ne pas penser l’œuvre dans ses détails, les images que Proust convoque ou installe tout au long de son oeuvre, ce qu’elles fabriquent de points de jonction entre réalité et imaginaire, « mouvements du dedans au dehors ».
Oeuvrant comme Proust lui-même (« Dans l’espèce d’écran diapré d’états différents que, tandis que je lisais, déployais simultanément ma conscience »), il réalise quelque chose qui tient du roman, dans son acception la plus large, tout en mêlant des modes variés qui mêlent l’autobiographie, la biographie, l’essai et la fiction. On ne sait plus quelquefois dans la tête duquel on se trouve, confondant les temps pour installer des images improbables quoique vraies : Baudelaire s’immisçant dans l’écriture de Proust, jugeant des paperolles en train de se faire sous le regard attentif de François Bon transcrivant en scribe de service. L’image peut sembler foutraque, on en rigole, et un esprit logique se formalisera des incohérences de temps, de la présence paternelle de Lautréamont, de l’irruption dans une conversation entre Proust et Baudelaire poussant le chariot en plein supermarché de certains Perec et Michaux alors qu’à l’arrière plan, le rayon papèterie cède la place à celui des ordinateurs portables. (et ici comment ne pas penser à Borges ou plus encore à Cervantès et Don Quichotte dans des introductions comme : « de cette première conversation (attestée et vérifiable) qu’eurent Marcel Proust et Charles Baudelaire) – Il pourra vérifier quelques incohérences dans la Recherche elle-même et est-ce que Proust ne le dit pas lui-même : le temps perdu, comme perte de la conduite linéaire? Et voudrait-on ignorer comment les uns et les autres s’invitent dans le travail d’écrire : ceux auxquels on confronte ses phrases, ceux qu’on anticipe ? Dans l’attention qu’on leur porte, la familiarité que l’on fabrique, toutes les choses nous sont contemporaines.
On n’a pas assez d’un ou deux modes d’approche pour espérer entrer en contact avec le volume panoptique de la Recherche. Et Bon déclare la nécessaire extension de la littérature à tous ses modes, sans doute pas comme une liberté formelle, mais parce que si elle veut encore témoigner du réel, ne peut le faire sans s’accorder à son éclatement plurivoque, ses multiples dimensions.
Ainsi pourrait-il s’agir d’une autobiographie déguisée, prenant Proust pour moment et figure récurrente comme François Bon l’avait fait dans l’inventaire de ses objets-souvenirs ou fouillant les figures tutélaires de son adolescence, les Stones, Dylan, Led Zep (et suivre aujourd’hui sur son site « histoire des mes livres« , série en cours). Une vaste réflexion sur son rapport à la littérature qui passe par la lecture et l’écriture, frottant à ces édifices en lesquels se fondent le livre et l’auteur. Et là de penser aux correspondances entre Marcel, narrateur dans la recherche et Proust dans sa biographie. Celui qui intègre dans son roman les phénomènes les plus nouveaux dont il aura été témoin comme l’irruption de l’avion dans le paysage proche et celui qui, pour suivre son favori, le bel Agostinelli, prendra quelques cours de pilotage sous le nom de Marcel Swann. Les romanciers le savent : l’œuvre et la vie sont naturellement poreuses l’une à l’autre. Se sentant habité par cette œuvre monumentale qui prend tant de place on peut parfois curieusement avoir la sensation de l’habiter aussi un peu, comme si quelque chose de nous même y était esquissé ou anticipé. Mais La Recherche est littéralement hantée par ces retournements, chaque sensation intime, par l’attention qu’y porte son auteur semblant embrasser un mouvement général quand celui-ci sans cesse renvoi à ce que l’on traverse. Le livre lui-même semble penser son auteur comme son auteur lui, rêve de parvenir à l’écrire en confiant d’abord à des notes et articles les éléments qui en feront la structure. Et l’ampleur ahurissante de ce qu’il convoque, la variété des images éloquentes ou poétiques qui y sont rassemblées lui donne la dimension de quelques-uns qu’on appelle philosophes, comme Montaigne ou Rousseau, Freud dont il est contemporain.
Les observations de Proust, son attention aux mouvements du monde, à la société et ses diverses couches (héritée sans doute des lectures de Saint Simon – de Bourdieu) témoignent aussi pour nous des mouvements et mutations qui nous sont contemporains. Et cela, François Bon précisément l’a abordé dans son « Après le livre ». Alors, qu’est-ce que nous disent les 198 occurrences du mot « photographie », ou les 74 « téléphone » dans la recherche ? Celles-là même que les outils numériques dont nous usons aujourd’hui nous révèlent.

François Bon, Proust est une fiction. Editions Seuil, 2013.

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


huit × = 8