quelques notes sur l’espace

Un homme marche dans le paysage. Il y laisse une trace, là où son pas a foulé le sol. Ténue s’il n’y marche qu’une fois, marquée davantage si le trajet s’est répété, s’il a été partagé, dessinant avec le temps un sentier ou une route. Il y laisse une autre trace aussi, dans l’expérience qu’il fait de l’espace, définissant un territoire, une activité, une présence. Dans le paysage comme en lui-même se fait une inscription et par là même un premier dessin, une première architecture ou géographie dont témoigneront les vestiges archéologiques, les premières cartographies (celle de Val Camonica en Lombardie, datée de 10 000 ans avant J.C.), les premiers sites, les grottes sanctuarisées, les premières pierres dressées.
Le soleil aussi dérive en travers le grand espace du ciel pour se planter verticalement le soir dans l’horizon. Son errance est ponctuée par deux fois à chaque extrémité des jours qui fondent deux moments autant que deux lieux, deux repères. Evénement si marquant, si important qu’il devait déterminer l’élection de certains lieux (49% des grottes et abris ornés mis à jour témoignent de correspondances avec les solstices), devenir le moment central de certains rituels, de certains cultes encore présents dans l’histoire récente, une certaine symbolique attachée au cercle, à la lumière, à l’or.
Dans tout ce que l’homme érigera restera la marque de ce désir de toucher le ciel, d’atteindre cet espace impalpable et immense qui se poursuit aujourd’hui avec la conquête de l’espace. On a tellement regardé au ciel, on y a logé des rêves. Le ka, hiéroglyphe égyptien signifiant l’éternelle errance est représenté par deux bras levés comme des cornes, cherchant à embrasser le ciel. Les pyramides et les temples, les obélisques, les colonnes, les cathédrales, les buildings s’y dressent.
Le territoire s’élabore comme le cerveau se modèle, se sculpte par l’expérience, les connexions qui s’instaurent, dessinant des canaux de circulation, des points nodaux, une architecture rhizomatique qui déterminera en retour un fonctionnement, des habitudes, une pratique. Les animations du ciel, les saisons y participent autant que les déplacements nécessaires, déterminés par la cueillette, la chasse ou exploratoires, et bientôt l’espace se trouve être le théâtre de quantité de lignes et de points.
Agir sur l’étendue, par la qualité d’un regard, la trace ordinaire d’un parcours (nous reste l’image émouvante que lèvent les empreintes laissées dans la boue volcanique de Laetoli, en Tanzanie, par un Australopithèque adulte et son fils il y a 3 700 000 ans), le geste démesuré d’un alignement de milliers de pierres (Carnac, laisse voir aujourd’hui sur près de 4000 mètres quelques 3000 mégalithes d’un ensemble estimé originairement de 15 000) ou l’érection de menhirs (dont certains pouvaient culminer à plus de vingt mètres pour une masse avoisinant les 300 tonnes), pourrait s’apparenter à une manière de se situer, d’apprivoiser l’étendue. Répondre à l’immensité vertigineuse par une volonté propre qui serait capable en retour de la désigner. Celle-là qui conquière la bipédie il y a quelques 7 ou 8 millions d’années au moins. Celle-là encore qui conduit à une exploration du monde depuis l’Afrique du Sud où ont été découverts plusieurs ossements australopithèques (Toumaï, estimé à 7 millions d’années ; Orrorin, 6 millions ; Lucy, entre 3 et 4 millions), jusqu’aux territoires les plus hostiles a priori.
Car l’espace peut-être est premier, à l’expérience duquel on tâte rétrospectivement, symétriquement notre existence ponctuelle dans les deux sens du terme, mesurant bientôt notre vulnérabilité, notre faible dimension comme les bornes réduites de notre longévité particulière, notre caractère anecdotique et passager. Il est la première figure en laquelle l’homme tout à la fois cherche à se forger un visage et en laquelle il mesure sa distinction, sa déchirante séparation d’avec le monde. A cet espace, comme une mère lointaine, il a voué une fascination démesurée qu’il a logé en lui sous la forme d’étendues sublimes, de cet espace il a formé une angoisse indicible, sourde, une terreur vertigineuse.

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