La sociologie dit les mécaniques qui nous déterminent, ce qui nous fait ainsi à notre insu et presque malgré nous par l’aplomb d’une logique impeccable. Et nous apparaissons vis-à-vis d’elle dans l’existence sociale comme la goutte tombe au sol sous l’effet de la gravité, comme elle adopte sa forme oblongue sous les contraintes réciproques de la matière et du milieu. Que ce soient nos démarches amoureuses, nos féminités ou nos virilités, nos façons de traverser les ages, de répondre à des sentiments. Elle note aussi dans l’horlogerie implacable de nos déterminismes ce qu’on dirait « un jeu dans les rouages », une latitude, un espace de liberté à chacun d’investir. Fêlures. C’est par leur acuité objective et sensible que les photographies de Rineke Dijkstra révèlent l’ambiguïté ontologique qui en chacun de nous mêle le collectif au singulier, le général et l’intime. Cette étrangeté frontale, intense et suspendue, (que l’on a parfois envie d’appeler: « un risible drame ») est accusée encore par le médium photographique, la précision de la chambre grand format, la pose habituée ou maladroite, qui déshabillent si bien les sujets que l’on n’a plus peine à croire qu’un tel dispositif puisse prendre votre âme, vous tuer un peu. Évoquer les aspects documentaire ou vériste de la photographie est aujourd’hui faire preuve de grande naïveté, pourtant l’artiste ici fait bien appel aux usages premiers, scientifiques, de la photographie qui, si elle ne témoigne pas de la réalité dans toute sa complexité et sa vive épaisseur, dévêt un peu les hommes des images qui les masquent pour les donner plus nus et plus vrais, dénonce avec bienveillance, les attitudes, les poses comme les étapes qui font nos vies. Non que ces photographies soient violentes, plutôt : du miroir qu’elles imposent nous avons pudeur à consentir aux reflets. Beauté rude des faiblesses nues : plus que de perdre son âme, on éprouverai une gène mêlée de fascination à la voir au grand jour déshabillée, vulnérable. Humaine, en un mot.
Galerie Marian Goodman, Park portraits, 7 dec-19 janv. 2008

Superbe tout simplement.