Ropac en grand

« Un mètre carré de bleu est plus bleu qu’un centimètre de la même couleur ». La remarque de Matisse aura fait recette aux Etats-Unis à l’époque de l’expressionnisme abstrait et du color field avant d’influencer finalement l’ensemble du monde de l’art, invitant à la réalisation d’œuvres monumentales qui en imposent par leur ampleur physique avant que de nourrir la réflexion. On pourrait multiplier les énoncés : « un tirage photographique de 2m par 3m fait plus d’effet qu’un tirage de 15x20cm », « une sculpture de 3m de haut en impose plus qu’une similaire aux dimensions réduites » … Longtemps en effet qu’il ne s’agit plus de libérer la couleur du dessin et de la mimesis pour donner à percevoir sa puissance propre. C’est du format qu’il s’agit, comme pour renouer avec les monuments de la peinture d’histoire qui se voulaient édifiant, frapper le spectateur, comme s’il était confronté à la réalité même et touchait alors son caractère grandiose : il faut alors que l’œuvre impressionne par ses dimensions et l’espace qu’elle investi. Et bien sûr, cela est vrai : l’appréciation d’une œuvre tient pour grande part au rapport physique qu’elle exerce vis à vis de celui qui y est confronté. Et il y a des œuvres qui vous réclament un corps de colosse, et de s’adresser au corps justement. C’est une vieille histoire de prédation et hiérarchie sociale que l’homme juge en fonction de son échelle humaine et de ses capacités physiques propres. Et c’est bien de sublime parfois qu’il s’agit, si l’on doit reprendre la terminologie de Kant, lorsqu’un objet vous paraît à tel point démesuré qu’il vous gonfle le cœur en y mêlant fascination et crainte (que feraient ces taules de Serra si elles n’étaient pas terrifiantes dans leur équilibre d’acier qui vous dépasse et dont l’an appréhende la masse?). L’ascendant que l’enfant exerce sur les insectes se contrarie lorsque les rapports changent et le renvoient à son humble dimension. On est rapidement impressionné sitôt la rencontre vous passe d’une tête.
En matière de gigantisme, le mastodonte Parisien, Thaddaeus Ropac vient de frapper fort avec l’ouverture à Pantin d’un second espace de 4700m2, dont 2000m2 d’exposition pour renforcer les locaux de la rue de Belleyme qui passaient déjà pour les plus vastes des galeries parisiennes. Il ne fallait pas moins pour accueillir deux expositions d’envergure : d’un côté plusieurs sculptures et installations (dont un cheval vivant) et quelques dessins de Joseph Beuys répartis entre les locaux du Marais et Pantin, de l’autre quelques sculptures et tableaux non moins monumentaux d’Anselm Kiefer à Pantin. Si la galerie nous avait habitué à des expositions d’envergure muséale, que dire ici sinon que les
nouveaux espaces concurrencent les fondations privées en offrant l’accès libre et même la possibilité d’acquérir les œuvres (les dessins sont proposés à partir de 20 000€ et les peintures et sculptures montent jusqu’à 3 millions) tout en alternant entre œuvres historiques et inédits contemporains. Bien sûr on se demande quand même si ce n’est pas un peu démesuré, s’il n’y a pas trop d’effet, trop de volonté d’en mettre plein la vue, le jugement chaos à force de mètres carrés. Ce temple de l’art de luxe, on espère que les habitants de Pantin en profiteront à l’œil.

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