Sans doute la peinture ne peut être comprise en dehors de l’acte qui la fonde

Sans doute
la peinture ne peut être comprise en dehors de l’acte qui la fonde.  On n’avancerait en rien à lui demander raison,
à réclamer qu’elle se légitime en regard du monde ou d’une modernité fuyante.
Car il se peut qu’elle n’ait à se justifier autrement ou autre part que dans ce
qu’elle répète inlassablement à fabriquer des images qui se lèvent. Anachronique
si l’on veut, mais anachronique par essence, elle poursuit ces gestes anciens
et patients qui la bercent, continue cette manière lointaine de façonner
longuement les objets et les images. Comme on poncerait le temps. Oui, il y a
une logique de l’épuisement : sans doute d’épuiser le monde dans le
regard, mais plus probablement encore d’épuiser le geste ou d’épuiser quelque
chose de soi par ces gestes. Alors peut-être la question est là. Se demander si
c’est l’idole qui induit que l’on fabrique les objets de son culte ou à
l’inverse le besoin de polir inlassablement des formes qui appelle un sujet pour s’exercer. Doublée
d’une autre question encore : qu’est-ce que polir, façonner,
peindre ? Gestes impérieux, inlassables qui s’enracinent dans quelle
nécessité ?

Lorsque
l’on voit une peinture figurative aujourd’hui, et plus encore, une peinture
dont le réalisme figuratif, celui que l’on dit photographique, semble évacuer
la matière dont elle est constituée derrière l’image qu’elle figure, si bien
qu’il nous semble qu’elle ne cherche rien d’autre qu’une fidélité visuelle à ce
qu’elle prend pour sujet, que pourrait-on lui faire dire qu’elle ne dit
déjà ? La patience du peintre, son travail amoureux des formes et des
couleurs qu’il ajuste, la fascination qui s’exerce encore à constater l’image
qui monte et l’illusion qui s’adresse à ses sens, appelle le vécu en chacun.
Quelque chose comme reprendre la phrase de Maurice Denis à l’envers, car dans
certains cas, un tableau, au delà d’être une surface recouverte de couleurs et
de formes organisées, appelle la reconnaissance d’un objet, d’un corps, d’une « quelconque
anecdote ». Ce n’est pas folie réservée aux seuls chercheurs dans leurs
songes que de tomber amoureux d’une Gradiva, l’art est assez plein de ces
courbes aimables pour que l’on ne résiste pas à la tentation de les rejoindre
dans l’image, ou de traverser l’écran. Et c’est un phénomène assez magique pour
qu’il fascine encore aujourd’hui. En ces occasions on n’est pas loin du Diderot
des Salons s’arrêtant à Chardin : « il n’y a qu’à prendre ces fruits
et les peler… » ; l’illusion à sa saveur. On a David Hockney se
revendiquant de l’enfant dans son plaisir à user de ses mains, se fichant qu’on
lui dise que la photographie rend obsolète la nécessité du dessin. Car ce qui
se poursuit sur les écrans tactiles c’est un même geste encore : tracer un
contour, moduler des couleurs pour figurer une lumière ou l’apparence tactile
des choses sous le regard qui dessine. Dessine-t-on les choses avec l’espoir de
parvenir à les « cerner », les connaître davantage et plus
intimement ? Ou est-ce qu’à la longue, la conscience d’amener toute chose
dans la fiction par l’image que l’on en fait ne l’a pas emporté ? Ou
est-ce qu’encore la fiction n’est que dans l’image produite quand les gestes,
eux, emportent un peu de savoir de ce qu’ils ont caressés ?  Il y a une mémoire du corps, une mémoire des
muscles qui est différente des pensées qu’ont fabriqué les yeux. Peut-être
est-ce une forme d’empathie, ce lointain désir d’engendrer avec invention comme
le fait la nature ?

Quand il
ne s’agit plus même de figuration reste les magie des nuances, des harmonies et
des rugosités ; et la matière même. Le plaisir et la fascination du faire.
Un sentiment d’accomplissement de soi, ou de dépassement de soi, dans l’acte
créateur. Et en deçà : les gestes. Quelque chose de très primitif, que
l’on voudrait dire premier même, qui rapproche du geste par lequel les choses
se forment, de la perle ou de la voute nacrée que polie l’huitre dans sa
solitude, accompagnant infiniment les mouvements du monde. 


Les choses muettes, exposition de Thomas Levy-Lasne du 16 décembre au 22 janvier 2012 au Château de la Louvière à Montluçon, avec Shakers. Images : Th. Levy-Lasne, condiments, huile sur toile, 2011.

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